Écla Aquitaine
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Quelques repères stylistiques

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Bordures et marges

Dès la première moitié du XIIIe siècle, la décoration prend son indépendance vis-à-vis des initiales, pour s’épanouir dans les marges du manuscrit, nouvel espace de liberté que l’imagination des enlumineurs et de leurs commanditaires ne tarde pas à conquérir. En France et en Angleterre, la décoration marginale atteint son apogée au XIVe siècle, dans des compositions où se mêlent une faune et une flore réalistes ou imaginaires et des thèmes sacrés aussi bien qu’une iconographie profane, voire grivoise. Ces scénettes peuvent s’inspirer de proverbes, de jeux de mots, d’histoires populaires. Elles dépeignent tant des moments de la vie quotidienne que des épisodes tirés des répertoires comique, fantastique ou moralisateur. On nomme ces peintures marginales anticonformistes les drôleries.

L’enluminure parisienne semble avoir joué un rôle pionnier dans leur instauration. L’utilisation de ce système décoratif se généralise dans l’ensemble de l’Occident vers 1300, avant de décliner vers le milieu du XIVe siècle, malgré quelques réapparitions jusqu’à la Renaissance.

Indépendantes du texte et de son illustration, les drôleries prolifèrent autour des lettrines. Traitées avec humour, elles offrent des motifs variés, inspirés de la culture populaire (monstres, animaux, anthropomorphes, hybrides) et issus du répertoire profane propre à la culture aristocratique (thématiques de la chasse, des jeux courtois et de la musique). Pourtant, cette imagerie envahie majoritairement les livres de piété (Bible, psautiers, livres d’Heures) et non les œuvres comiques. Il ne faut pas s’en étonner car, au sein des manuscrits médiévaux, l’image n’est pas nécessairement une transposition directe du texte qu’elle accompagne. Tout de même, les drôleries constituent, pour une part, des gloses des miniatures pleine-page.

On y observe une tendance à dénaturer formes et figures. Deux motifs semblent avoir eu un succès particulier : l’homme nu et le visage sur pattes. L’influence des collections d’antiques (pierres précieuses figurées, etc.) tient une part dans les choix iconographiques des drôleries, mais d’autres emprunts proviennent de la littérature ; le monde animal, très présent, s’inspire le plus souvent du bestiaire et des fables, tandis que la matière de Renart, thème d’inspiration anticléricale, flatte les goûts des laïcs.

Les principaux thèmes (la chasse, les jeux, la musique, la danse, les scènes de jonglerie, l’amour courtois, l’hostilité envers le clergé, la figure du fou et le monde animal) marquent l’avènement de la représentation du quotidien, du profane, du divertissement. Ils valorisent le mode de vie de l’aristocratie laïque. L’exemple de la chasse est particulièrement révélateur : thème le plus fréquent dans les marges à drôleries, il reflète le rituel du pouvoir, indépendant du clergé et, dans bien des cas, rejoint la thématique de l’amour courtois. Les scènes de chasse figurent tant dans les manuscrits destinés à des laïcs qu’à des clercs ; comme souvent au Moyen Âge, la stricte séparation des mondes religieux et profane n’a que peu de sens.
Tout ici est retourné : le cerf poursuit le chasseur, les soldats en armure s’enfuient devant des escargots et l’âne enseigne les Écritures. Les gens d’église, les nobles, les bourgeois, les clercs, toutes les catégories sociales font l’objet de moqueries et de persécutions, toutes malmenées par un bestiaire exubérant.
La fonction principale des drôleries semble être la distraction et le rire, tant aux dépens des autres que de soi-même. Elles sont un remède contre l’ennui. Leur lien privilégié avec les livres de dévotion tient certainement à la monotonie de la prière des Heures. Le déclin de ces illustrations marginales pourrait alors correspondre à un nouveau rapport que les nobles lettrés entretiennent avec la lecture, considérée davantage comme un plaisir que comme un exercice rébarbatif.
Lentement, une relative standardisation s’instaure dans les décors de marges. A la fin du XIVe siècle, la prolifération des végétaux supplante progressivement les drôleries. Au XVe siècle, les bordures se couvrent d’antennes et de ramifications végétales. On n’y trouve guère plus autre chose que des motifs héraldiques, mêlés à des semis de fleurs, de ramures bourgeonnantes et de fruits, d’entrelacs de vigne et d’acanthe.
Sans être exclusive, cette tendance à l’effacement des scénettes dans les marges est manifeste et généralisée. Pour autant, on peut encore découvrir jusqu’au XVIe siècle, au détour d’une lecture, quelques personnages, quelques animaux, quelques monstres même, qui continuent d’habiter ces végétations exubérantes.
Dans le premier quart du XVe siècle, naît aussi un nouveau genre de peinture marginale. Il s’agit d’images qui viennent compléter les scènes des miniatures pleine-page. Ces compléments iconographiques développent les récits dans une même continuité spatiale sur l’ensemble des bordures. On assiste donc là à un enrichissement de la narration bien plus qu’à une simple décoration marginale.

Notices

Ms 0286 Bordeaux - F°1 : Lettrine ; Décor végétal
Notice iconographique
Voragine, Jacques de (1228?-1298)
Ms 0094 Bordeaux - F°23 : Décor végétal, animalier, humain et fantastique ; Lettrine
Notice iconographique
Ms 0094 Bordeaux - F°27 : Décor végétal, animalier et fantastique ; Lettrine
Notice iconographique
Ms 0094 Bordeaux - F°45 : Décor végétal et fantastique ; Lettrine
Notice iconographique
Ms 0094 Bordeaux - F°50 : Décor végétal, animal, humain et être fantastique ; Lettrine
Notice iconographique
Ms 0094 Bordeaux - F°53 : Décor végétal, humain et fantastique; Lettrine
Notice iconographique

Albums

ms0042_Agen
ms0171_Périgueux
G903_AD33
ms0094_Bordeaux
ms0095_Bordeaux
ms0730_Bordeaux
ms1780_Bordeaux

Bibliographie

Portail des manuscrits enluminés des bibliothèques de France (http://www.manuscritsenlumines.fr

Exposition BnF « Trésors carolingiens » : http://expositions.bnf.fr/carolingiens/arret/05.htm 

AVRIL François, L’enluminure à la cour de France au XIVe siècle, Paris, 1978 

AVRIL François, « Les manuscrits du Xe au milieu du XIIe siècle », in La France romane : au temps des premiers Capétiens (987-1152). Paris, musée du Louvre, 10 mars – 6 juin 2005, Paris, Hazan – Musée du Louvre, 2005, p. 39-43 

DALARUN Jacques (Dir.), Le Moyen Âge en lumière. Manuscrits enluminés des bibliothèques de France, Paris, Fayard, 2002 

FRAÏSSE Chantal, « Quelques observations sur le scriptorium de Moissac au début du XIIe siècle », in Mémoires de la Soc. Arch. du Midi de la France, t. 62, Toulouse, SAMF, 2002, p. 29-50 http://www.societes-savantes-toulouse.asso.fr/samf/memoires/t_62/29-50FRA.PDF 

GABORIT-CHOPIN Danielle (Dir.), La France romane au temps des premiers Capétiens (987-1152). Paris, musée du Louvre, 10 mars-6juin 2005, Paris, Hazan/Musée du Louvre Editions, 2005 

Collectif, Histoire et images médiévales : Les arts de la couleur, Thématique n°16, Février-Avril 2009

PÄCHT Otto, L’enluminure médiévale. Une introduction, Paris, Macula, 1997 

WIRTH Jean (Dir.), Les marges à drôleries des manuscrits gothiques (1250-1350), Paris, École des Chartes, Matériaux pour l’histoire, 7, 2008