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L’occitan dans les manuscrits aquitains

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La genèse des patronymes

La plupart des peuples ne connaissent, à l’origine, que le nom individuel, suffisant dans les communautés restreintes où il ne peut y avoir de confusion. Ainsi les Hébreux ne sont-ils désignés, dans la Bible, que par un nom porteur d’un sens (Adam, « argile » ou Moïse, « sauvé des eaux »).

Le système se complexifie, un peu partout, avec l’ajout du nom du père associé à un suffixe ou un préfixe, signifiant « fils de » (Johnson, « fils de Jean », Martinez, « fils de Martin », Andersen, « fils d’André », Mac’Donald, « fils de Donald », Mikhailovitch, « fils de Michel » ou Ben Youssef, « fils de Joseph ») : un schéma encore simple cependant qui se modifie dans l’aristocratie romaine qui cumule prénom (nom individuel), gentilice (nom du clan) et surnom individuel ou cognomen qui devient bientôt héréditaire, servant à désigner un groupe restreint dans la gens ; d’où la nécessité de créer un second surnom.

Avec le christianisme, on retrouve le nom individuel unique ; de tradition biblique ou païenne, ce nom matérialise l’entrée de l’individu dans le sein de l’Église. C’est ce que les Anglais appellent christian name. Or, en Occident, ce système est rapidement bouleversé par l’apport de noms importés par les Germains qui, à défaut d’imposer leur langue, imposent leur système anthroponymique, si bien qu’à partir du Xe siècle les noms individuels germaniques deviennent majoritaires ; c’est une mode qui s’explique par la volonté d’imiter l’aristocratie franque et qui se justifie par la pauvreté du stock onomastique latin. Un grand nombre de ces noms sont courants aujourd’hui (Arnaud, Bertrand, Gérard, etc.) et sont devenus des noms de famille. Ces noms comportent toujours deux éléments dont le sens était probablement déjà perdu par les populations qui les adoptent au début du second millénaire (Bern-hardt, « ours, dur », par exemple).

En Gascogne, les premiers textes qui fournissent des noms de personne datent du VIIe siècle (Chronique de Frédégaire) : une vingtaine de nobles désignés par un nom individuel unique. Puis, au IXe siècle, apparaissent des noms doubles, associant le nom du fils suivi de celui du père : Guilhem Sanz, « Guilhem fils de Sanz », marqué dans les textes latins par un génitif (Guilhelmus Sancii), une règle qui s’étend rapidement aux autres couches de la société.

L’usage du prénom patronymique est ensuite progressivement abandonné pour différentes raisons par les familles nobles du nord des Pyrénées mais la coutume du prénom double subsiste longtemps, sans que le second prénom ait une valeur patronymique. Ces prénoms qui entrent en composition sont seulement au nombre de onze : Aner, Aramon, Arnaut, Bernat, Fort, Gassie, Guilhem, Johan, Lop, Per et Sanz. Ce sont ceux qui reviennent régulièrement dans l’obituaire de Sainte-Croix de Bordeaux, à côté des formes gasconnes d’autres prénoms appartenant au corpus latin, hébreu ou germanique.

Intéressant pour la plupart des personnes issues d’un certain rang (clercs, bourgeois, hobereaux et hommes de la noblesse), la majeure partie de ces prénoms sont donc d’origine franque, selon la tradition des grandes familles ; Guilhem arrive nettement en tête, sans doute en référence à Guilhèm Sanç (Guillaume Sanche, 950-996), l’un des plus grands seigneurs gascons. Suivent Arnaut, Bernart et Ramon, classiques, mais aussi Gombaud, Gualhart, Huc (cas sujet de Hugo ou Hugon), Imbert, Helyas, Maubin (aphérèse de Amaubin), Rostanh, qui survit dans le nom de famille Roustaing, et enfin Ayquem, à l’origine de l’un des plus prestigieux patronymes aquitains.

En marge de cette série, certains noms d’origine latine sont très bien représentés en raison de leur forte charge affective ou de leur prestige ; c’est le cas de Pey (du latin Petrus, Pierre, fondateur de l’Église), Martin (du latin Martinus, Martin, évangélisateur de la Gaule), Fòrt (du latin Fortis, Fort, considéré comme le premier évêque de Bordeaux) et de Vidal, en concurrence avec la forme gasconne Vidau, graphiée Bydau ou Bidau dans les textes (du latin vitalis, « rempli de la vie spirituelle »).
Au fil des documents, on voit ainsi s’opérer un changement avec la mention d’un « nom de famille ». Né de la nécessité d’établir des recensements dans une société en pleine expansion, un nom complémentaire apparaît en effet dans les écrits : nom de fief pour les nobles, qualificatif propre à leur état pour les clercs, nom de casau, de métier ou caractéristique physique ou morale pour les paysans et les bourgeois. Ce sont ces noms qui commencent à évoluer en noms de familles héréditaires à partir du XIVe siècle. Les parchemins aquitains en fournissent, du XIIIe au XVe siècle, une liste très intéressante qui annonce les patronymes portés encore aujourd’hui dans la région.

Du fait de leur nouveauté, ces noms ne sont généralement pas encore altérés par des graphies instables ; transcrits dans leur langue d’origine, ils sont directement liés à leur étymon, majoritairement le nom du père ou le lieu d’origine de la famille. Quelques exemples glanés dans l’obituaire apportent ici un éclairage singulier sur la genèse du patronyme en Gascogne mais aussi sur les métier et fonction de chacun.

Albums

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