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L’occitan dans les manuscrits aquitains

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Une visite du Bordeaux gascon

En 1365, les religieux condamnent certains Bordelais à faire amende honorable pour avoir violé la sauveté de Sainte-Croix. Leur pénitence consiste à cheminer, en bon ordre, « ordenamentz », vêtus a minima, « ab camissas e braguas tant solament », dans les rues de la ville, une torche à la main, « cascun ab sa torcha ardenta », en faisant étape dans chaque lieu de culte pour prier et demander pardon. Ce parcours, organisé suivant un rituel précis, donne au lecteur l’occasion de découvrir l’odonymie de Bordeaux intra-muros, à une époque où le nom des rues correspond bien à une réalité : les forgerons sont regroupés rue des Faures, les bouchers, rue Boqueyre, etc.

Rédigé dans une langue simple, ce texte constitue, à lui seul, un florilège des formes du subjonctif gascon dans le parler du Bordelais, puisqu’il s’agit d’une suite d’ordres imposés aux pénitents. Les extraits repris ci-dessous, donnent une idée des apports historiques et linguistiques de ce genre de document.
Bolem e hordenam que totz aquetz…binguan lo prumey dimenge apres la festa de Pentecoste…de bon matin, auant la messa de prima, totz nus e cap nuts, ab camissas e braguas tant solament, sentz tota autra vestidura…e apres edz se n’anguen, l’un apres l’autre, ordonamentz, sentz corre…cascun ab sa torcha ardenta, deudeit monestey en foras per la gran carreyra Senta-Crotz, e passian per la petita porta de la gleysa de Sent-Miqueu, en salhen per las grandas portas…et per sobre lo fossat entro à Sent-Elegii et…Sent-Jacme enbert lo marquat, e d’aqui…e tot lo long de la Rossella…e apres aufferisquan lasdeytas torchas…demanden pardon…benguen e partisquen deudeit monestey…e aqui en foras totz se n’anguen…en l’estat que dessus, deudeyt monestey en foras, per la gran carreyra Senta-Crotz, e per lo porge Sent-Miqueu, e per la rua deus Faures, e per rua Boqueyra, e per lo marquat, e per la rua deus Pinhadors, e per lo putz Senta-Gemme entron a la gleysa de mossenhor Sent-Andreu, e intran dedens per guasanhar lo sant perdon, e d’aqui en foras anguian per medisa maneyra far reverensia a Nostra-Dona de Sent-Seurin, e d’aqui…s’en retornian per la porta Medoqua, e passian per la carreyra Senta-Katalina e Sent-Projeyt, e per la porta Begueyra, e per a rua Peytabina, e per lo pont Sent-Johan enbert lodeit monestey, e, à l’entran deu porge, se agenolhen e requeren perdon à Diu Nostre Senhor…e anguian auferir lasdeytas torchas audeit autar Senta-Katalina, e requeren perdon a Diu Nostre-Senhor e a nos,…, de las injurias que feytas an à la gleysa e a nos.

« Nous voulons et ordonnons que tous ces…viennent le premier dimanche après la fête de Pentecôte…de bon matin, avant l’office de prime, tout nus et tête nue, seulement vêtus de chemises et de bragues, sans aucune autre vêture…et qu’ensuite ils aillent, l’un après l’autre, en bon ordre, sans courir…chacun portant sa torche ardente, dudit monastère par la grande rue Sainte-Croix, et passent par la petite porte de l’église Saint-Michel, en ressortent par les grandes portes…et par-dessus le fossé entrent à Saint-Éloi et…Saint-Jacques du côté du marché et, de là…et tout le long de la Rousselle…et qu’ils offrent ensuite lesdites torches…demandent pardon…viennent et partent dudit monastère…et là dehors qu’il aillent tous…dans l’état ci-dessus, dudit monastère, par la grande rue Sainte-Croix, et par le porche de Saint-Michel, et par la rue des Faures (arrua deus Faures, « rue des forgerons ») et par la rue Bouqueyre (arrua boqueira, « rue des bouchers »), et par le marché, et par la rue des Pinhadors (arrua deus Pinhadors, « rue des marqueteurs »), et par le puits Sainte-Gemme, qu’il entrent à l’église de monseigneur Saint-André, et qu’ils y pénètrent pour gagner le saint pardon, et de là qu’ils aillent de la même façon faire leur révérence à Notre-Dame de Saint-Seurin et, de là…qu’ils s’en retournent par la porte du Médoc (la Medoquina), et passent par la rue Sainte-Catherine et Saint-Projet, et par la porte Begueyre (pòrta Veguèira, « porte viguière »), et par la rue Peytabine (arrua peitavina, « rue poitevine »), et par le pont Saint-Jean vers ledit monastère et, à l’entrée du porche, qu’ils s’agenouillent et demandent pardon à Dieu Notre Seigneur…et qu’ils aillent offrir lesdites torches audit autel Sainte-Catherine, et qu’ils demandent pardon à Dieu Notre Seigneur et à nous…, des injures qu’ils ont faites à l’église et à nous-mêmes ».

Albums

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