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L’occitan dans les manuscrits aquitains

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L’émergence des langues vulgaires dans les textes

Du latin farci à l’occitan

En Aquitaine comme dans tout le sud de la France, l’occitan, dans ses variantes gasconne, languedocienne ou limousine, commence, au XIIe siècle, à concurrencer le latin dans la rédaction des actes juridiques et administratifs. Il accède ainsi au statut de langue officielle. Cette promotion est à peu près contemporaine de l’émergence d’une langue littéraire qui s’est constituée avec la poésie des troubadours.

Si les premiers documents occitans que l’on connaisse sont plus tardifs que ceux d’autres langues romanes, en revanche, l’abondance de l’écrit dans toutes les variantes de ce vaste ensemble linguistique dépasse de loin la production des autres dialectes, dès le XIIe siècle. On possède donc là un fonds très riche et varié, fournissant de grandes précisions sur la vie quotidienne, les usages et les mentalités de l’époque, avec des nuances que n’auraient pu apporter le latin ou le français.
Cinq siècles – et parfois plus - de documentation en langue vernaculaire dans une région où la croisade des Albigeois annonce le déclin de l’occitan littéraire, c’est un témoignage de la vitalité de cette langue dans toutes les couches de la société. De fait, la croissance de la bourgeoisie urbaine, le développement du commerce et des foires drainant des chalands venus des confins de langue romane promeuvent alors, tant à l’écrit qu’à l’oral, une langue qui, bien qu’hétérogène, constitue un pont entre les parlers ibéro-romans, italo-romans et gallo-romans et facilite, de ce fait, l’intercompréhension. Très proche du latin, l’occitan se glisse naturellement dans une multitude de documents juridiques et administratifs, dans lesquels elle « parle » plus clairement à la nouvelle classe de petits bourgeois enrichis et d’artisans qui rachètent des terres nobles. Ne sachant pas le latin, ils tiennent à avoir leurs titres de propriétés, les statuts assurant leurs franchises et privilèges, les comptes-rendus de leurs délibérations et décisions, dans leur langue quotidienne. L’occitan devient alors vraiment la « langue de la cité ».
Toutefois cette répartition entre latin et occitan est parfois aléatoire. Tel sujet peut être abordé dans la langue des clercs, puis développé en langue vernaculaire sans raison précise. Sur ce point, dans les documents périgourdins, on n’observe pas d’évolution chronologique significative sur l’ensemble du Moyen Âge et il semble que le choix de la langue soit, dans une certaine mesure, fonction de la personnalité du scribe et de sa formation. Cette observation fait plus particulièrement référence aux manuscrits dans lesquels, entre le Xe et le XIIe siècle, la langue d’oc s’était introduite subrepticement dans les textes d’une latinité plus qu’incertaine ; on dit de ces actes qu’ils sont rédigés en « latin farci ».

Les manuscrits du catalogue, plus tardifs, ne relèvent pas vraiment de cette catégorie puisque, à partir du XIIe siècle, on trouve plutôt, et dans tout le domaine occitan semble-t-il, soit des actes rédigés entièrement en latin, soit des actes rédigés entièrement en occitan. Le corpus aquitain offre des textes relativement homogènes, qui traduisent, en général, une bonne maîtrise graphique de la langue occitane, perceptible tant dans l’emploi de la conjugaison que dans l’usage des démonstratifs et des pronoms personnels. La langue de ces textes partagés entre gascon et languedocien – avec des interpénétrations – est très largement stéréotypée mais elle se veut accessible à tous.

Les premiers textes

Dans le domaine de l’écrit non littéraire on assiste, dès le Xe siècle, à l’apparition de mots, d’expressions, de membres de phrases et parfois de phrases entières en occitan, dans des textes en « latin farci » alors qu’à la fin du XIe siècle apparaissent les premiers textes rédigés entièrement en occitan. Il s’agit de listes ou d’inventaires ne comportant pas de verbes conjugués, comme la liste de cens conservée dans le cartulaire de l’abbaye de Sauxillanges (Puy-de-Dôme), rédigée entre 1060-1073, le plus ancien document connu de ce type. Toutefois, le premier texte rédigé entièrement en occitan, daté et comportant des phrases complètes avec des verbes conjugués, est l’acte de donation des biens d’un hobereau rouergat, Adémar Ot, à sa fille Guilhelma (10 avril 1102).

C’est le cas aussi, par exemple, de « l’inventaire des biens de feu Bernard Testamalle, maréchal-ferrant », daté du 19 avril 1461, rédigé dans un curieux sabir de latin « gasconnisé ».

QUANDAM DOMUM IN BARRIO DE MERCADERIO VICI :
Unam tabulam avietis cum suis scandellis,
Unum stannum fustis,
Unam catedram rotundam fagii et unam catedram clausam,…….
Una ayguera et unum salmerium stagni,
Unum parvum metallum,
IN CAMERA SOLERII ANTERIORA :….
Unum cofredum fustis parvum et debastatum,…..
Tres scutellas platas et tres scutellas cum auribus et tres grasaletos stagni,
Tres postes fustis in tauletis,
Unum librum in romancio scriptum incipit « En Speransa »,
Unum stuch cum bericlis,
Unam descam viminis,
Unum cesterium pro mensurando bladum et unam palam fustis,…
Unum cauderonum cupri,
IN QUADAM CAMERA RETRO DOMUM :…
Unam spatam et unum broquerium,…
Unum archaleyt fustis,
Unam flassatam grossam debastatam pauci valoris,…
IN QUANDA CAMERA ANTE PENUS :
Unum torqular,
Duos pipotos defonsatos,…
IN PENORE DICTE DOMUS :
Unam cubam pro bindemiando cum foraderia, …
Decem tinias pro bindemiando,
Unos archos fustis,
Unam mappam lini usatam,
Tres linteamina lini usata, pauci valoris,
Unam capseriam lini cum pluma usata, pauci valoris,
Tria manutergia boti parva et usata.…

Unam peciam terre a la pradeta in pertinenciis Vici,
Unam peciam terre a la teulera in pertinenciis Vici,
Unam peciam vinee au Turet in pertinenciis Vici,
Unum casale cum planta eid. contigua ad portam superiorem Vici.
(Archives notariales de Vic-Fézensac, AD32, série I 3959, fol. 93).

Au XIIe siècle, l’usage de l’occitan pour la rédaction de documents non littéraires est attesté par un certain nombre de chartes et, au XIIIe siècle, il s’étend à l’ensemble des provinces d’oc. Aux XIVe et XVe siècles cet usage, concurremment au latin, est courant dans tous les domaines de l’écrit. Plusieurs manuscrits aquitains l’attestent, tels ceux des coutumes d’Agen, de Libourne et d’Oloron, qui sont des chartes, le recueil de pièces relatives aux possessions de la famille Ayquem, qui relève du droit privé, et l’obituaire de Sainte-Croix de Bordeaux, inhérent aux pratiques religieuses de l’époque.

Voilà donc une langue qui s’affirme comme langue de l’administration jusqu’au XVIe siècle, où les usages graphiques médiévaux commencent à tomber en désuétude. De l’an 1000 jusqu’à 1500 ou 1550, l’écrit occitan aura été dans une situation de « normalité sociale » face au latin dont les usages régressent. De fait, l’intrusion du français aura eu lieu au moment même où l’occitan était sur le point de supplanter définitivement le latin comme langue écrite usuelle. En témoigne sa résistance en Rouergue où le registre paroissial de Rieupeyroux (Aveyron) est encore rédigé dans la langue des troubadours jusqu’en 1644 ; en témoignent aussi les usages du Béarn où le gascon est encore utilisé jusqu’en 1789, et même jusque vers 1815 par certains notaires.

En Aquitaine, c’est dans les archives du Béarn, État souverain (1347-1620), qu’il faut chercher trace des écrits les plus anciens rédigés dans une forme spécifique, fondée sur le parler béarnais d’Orthez, seule langue officielle du Béarn depuis les origines de la vicomté jusqu’en 1620, en concurrence par la suite avec le français jusqu’en 1789. Partie intégrante de l’ensemble linguistique occitan, le béarnais - l’une des multiples variantes du gascon - apparaît en effet dès le XIe siècle dans les Fors du Béarn, un grand corpus juridique allant jusqu’au XVe siècle ; le premier d’entre eux est le For d’Oloron, concédé en 1080 à la communauté par Centule V le Jeune. Suivent ceux de Morlaas en 1117, puis ceux des vallées d’Ossau, d’Aspe et de Baretous, rédigés à partir de 1221, et une multitude de documents traitant de l’établissement de la cour ou des États de Béarn, qui introduisent une véritable jurisprudence d’arrêts de la Cort Major ou de la cour de Morlaas.

Des spécificités du béarnais apparaissent clairement dans ce que l'on appelle la scripta béarnaise. Cette langue archaïque, bien que compréhensible pour un locuteur actuel, proche de la koinè occitane des troubadours, se retrouve dans le cartulaire d’Oloron.
En dehors des limites administratives de l’Aquitaine, le Cartulaire de Bigorre (vers 1114), s’inscrit aussi parmi les plus anciens témoignages d’un texte narratif en gascon. Cette charte nous est parvenue dans trois manuscrits : deux, sont réunis dans un même registre conservé aux Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques ; le troisième se trouve à la Bibliothèque municipale de Bordeaux. Il comporte 79 actes rédigés dans une langue dont trois types sont à distinguer : le latin proprement dit, une lingua mixta où l’écriture est latine mais comporte une forte proportion de mots romans, et le gascon. Un modèle du genre, en somme.
Longtemps considéré comme le plus vieux document rédigé en gascon, le texte des Coutumes de Corneillan, dans le département du Gers (1142-1143), suit de près le cartulaire de Bigorre. Composé dans une langue où apparaissent la plupart des traits phonétiques de cet idiome, ce texte donne, de façon plaisante, un aperçu de la vie quotidienne en Gascogne. Il est en bien des points comparable, dans le fond et dans la forme, aux Coutumes d’Agen rédigées un siècle plus tard.
Contemporaine des Coutumes d’Agen, la confirmation des franchises de Bordeaux, datée du 18 juin 1199, rend compte de l’état de la langue dans la capitale régionale en cette fin du XIIe siècle. C’est un texte juridique, bref, clair et précis, dans lequel Jean sans Terre insiste sur le respect des libertés déjà accordées par sa mère Aliénor à la ville, une cité qui parle un gascon d’une graphie d’ailleurs très proche de celle que l’on emploie aujourd’hui.
Johan, per la gracia de Diu, Rey d’Angleterra, Senher d’Irlanda, Dux de Normandi e de Guiaina, Coms d’Anjou, aus senescaus, vescomtes, perbost e a totz bailieus fideus sotz, salutz.

Sapchatz nos aver autreiat, e, en las presentz cartas, aver confermat deus ciptadans de Bordeu totas franquesas e franquas costumas, lascaus Alionor, reina, maire nostra, ad etz ave autreiat e en sa quarta, ave confermat.

Per que volem e fermement comandam que li avantdeit ciptadan totas lurs franquesas aian be e en patz, entegramentz e honorificablamens, aissi cum la rasonabla carta de Halianor, reina, maire nostra, laquau d’aqui en testimonieia, e defendem que aucuns contra las franquesas ad etz arasonablamentz autreiadas no enardiscan trebalhar.

Testimonis : Ramon-Bernat de Roman-Brici, cambarer ; Guilhem de Lestanch. Dat per la man Helias, arcibesque de Conturberi, canselher nostre, a Rodlan en Gualas, lo XVIIIen dia de Juli, lo prumer an de nostre regne.

« Jean, par le grâce de Dieu, roi d’Angleterre, seigneur d’Irlande, Duc de Normandie et de Guyenne, comte d’Anjou, aux sénéchaux, vicomtes, prévôt et à tous ses baillis et tous ses fidèles, Salut !

Sachez que nous avons accordé et, par la présente charte, avons confirmé aux citoyens de Bordeaux toutes les franchises et franches coutumes que la reine Aliénor notre mère leur avait accordées et par sa charte leur avait confirmées.

C’est pourquoi nous voulons et ordonnons expressément que lesdits citoyens jouissent de toutes leurs franchises bien en paix et entièrement et en tout honneur, ainsi que la raisonnable charte d’Aliénor, reine, notre mère, en témoigne. Et défendons à quiconque de s’enhardir à œuvrer contre les franchises qui leur ont été raisonnablement concédées.

Témoins : Ramon-Bernat de Roman-Brici, camérier ; Guilhem de Lestang. Donné de la main de Hélias, archevêque de Canterbury, notre chancelier, à Rodlan en Pays de Galles, le dix-huitième jour de juillet, la première année de notre règne ».
Pour le Périgord, partagé entre limousin et languedocien, c’est un terrier familial, datant de 1185, qui est considéré, à ce jour, comme le plus ancien document rédigé en langue vernaculaire. Il ouvre une longue série de traités, chartes et registres qui, jusqu’au Livre noir de Périgueux (1360-1449) et au Livre Jaune (1458-1541), témoignent toujours de la prédominance de l’occitan dans l’administration, à une époque antérieure à l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) ; le latin se confine désormais essentiellement aux textes religieux.

Enfin, on doit signaler que les coutumes de Soule, de Navarre et du Labourd, c’est-à-dire les documents fondamentaux du Pays basque, sont rédigées en gascon, langue romane connue des clercs ignorant la pratique et encore moins la graphie de l’euskara. Si cette langue non indo-européenne est parlée probablement depuis le Néolithique sur le territoire basque, ses premières traces écrites ne sont signalées qu’au tout début du XIe siècle - et de façon très anecdotique - dans deux annotations de gloses manuscrites. Il faut attendre le XVIe siècle, avec les poèmes en bas-navarrais de Bernard Decheparre, imprimés en 1545, et la version en dialecte labourdin du Nouveau Testament de Jean Liçarrague, publiée en 1571, pour voir apparaître une littérature basque.

D’une façon générale, si gascon, languedocien et limousin, dialectes « vulgaires » de la koinè occitane, supplantent aussi facilement le latin, ce n’est pas tant en raison de leur proximité avec ce dernier qu’en raison du fait qu’elles sont transcendées par la toute nouvelle poésie des trobadors qui les élève au rang de langues littéraires. D’un point de vue chronologique, l’apparition de termes isolés dans les donations et de formes verbales conjuguées dans les serments de fidélité, est strictement contemporaine des plus anciennes utilisations de l’occitan comme langue littéraire. À partir du Xe siècle, le relèvement du niveau culturel, la multiplication des abbayes, l’efficacité des scriptoria, mais aussi l’apparition d’un nouveau pouvoir dans le sud, celui des milites, provoquent effectivement l’accomplissement d’un parcours déjà engagé : la généralisation d’une vraie scripta occitane qui permet au sud de conquérir son identité au sein de l’Europe romane.

C’est grâce à ce nouveau statut que la langue d’oc peut s’imposer comme code officiel à l’écrit, à l’instar de la langue d’oïl - également fragmentée en dialectes - dans le nord.

 


La langue des troubadours

Une langue n’a pas d’acte de naissance ; elle est le fruit d’une évolution historique longue et complexe que reflètent les documents écrits. Pour l'occitan, comme pour l'ensemble des langues romanes, il existe un corpus de textes latins sur une période très longue (Ve au XIe siècle) qui contiennent des termes, des phrases, voire de courts passages provenant d'une autre langue, parfois identifiée par les auteurs eux-mêmes comme parler « vulgaire ».

Pour les textes les plus anciens, il ne s'agit pas encore d'occitan mais de « latin tardif » ou de « proto-roman ». Ils témoignent cependant d'une évolution historique marquée par l'effacement du latin parlé par le peuple jusqu'à la naissance d'une nouvelle langue, d'abord cantonnée au domaine oral, qui finira par être écrite et ainsi codifiée dans sa graphie et ses formes.

Si l’on s’accorde pour nommer « occitan classique » la langue fixée et diffusée dans de nombreux textes littéraires ou administratifs à partir de la fin du XIe siècle, les avis sont partagés pour attribuer, dans la période qui précède (vers 900-1100), le titre de « premier texte occitan » à un document précis. Pour Cantalausa (Louis Combes, 1925-2006), il s’agirait de L'Aube bilingue (vers 880), manuscrit conservé à la Bibliothèque vaticane, qui contient un court poème en latin de quinze vers avec notation musicale dont le refrain est en occitan.

À l’exception de ce document énigmatique, on reconnaît que les premiers textes connus en ancien occitan sont la Chanson de sainte Foy (VIIIe-IXe siècles), qui conte l’histoire d’une jeune Agenaise martyrisée sous Dioclétien, et le poème sur Boèce inspiré du De Philosophiae Consolatione (début XIe siècle), rédigé en dialecte limousin par un auteur inconnu. Mais c’est avec Guillaume de Poitiers (1071-1126), grand-père d’Aliénor d’Aquitaine, que naît la littérature occitane. On considère en effet celui-ci comme le premier trobador : c’est lui qui fixe les règles du trobar, de la « composition », de la « création » et invente le concept de fin’amor, d’amour courtois.
En Gascogne, Jaufrè Rudel, comte de Blaye (1113-1170), chante l’amor de luenh, l’histoire d’amours impossibles avec Hodierne, princesse de Tripoli, alors même que Marcabru et Cercamont innovent en créant des chansons complexes, notamment le modèle de la cançon clusa. En Périgord, Bertran de Born (1140-1215), se distingue par une œuvre partagée entre la glorification de l’amour et de la guerre, en grande partie constituée de sirventes, poèmes satiriques s’attaquant aux institutions, tandis qu’Arnaud Daniel, de Ribérac, crée une poésie très recherchée, la sextine, que l’on retrouve dans la Divine Comédie de Dante.

Cet art se développe au XIIe siècle et dans une grande partie du XIIIe siècle, se répandant tout d’abord le long des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, suivant un axe Conques-Agen-Pampelune. Il se diffuse ensuite sur un vaste territoire, porté par des artistes voyageurs, grands seigneurs ou hommes du peuple cherchant à gagner leur vie.

C’est l’apogée de la poésie lyrique occitane qui étend son influence au-delà des frontières linguistiques, principalement en Catalogne. Aucun dialecte ne domine vraiment dans la rédaction de ces textes qui utilisent une langue normée, une koinè, permettant l’intercompréhension dans toute l’aire romane où rayonne ce genre d’expression ; un principe qui est repris par les copistes dans les registres civils et religieux d’Aquitaine rédigés en langue vernaculaire.
En 1323, des poètes toulousains issus de la bourgeoisie, fondent un groupe de sept membres, le Consistòri del Gai saber. Ce cercle littéraire a pour principal objectif de pérenniser l’œuvre des premiers troubadours et de veiller à la conservation d’une langue littéraire.

La « violette d’or » est la récompense suprême ; elle est attribuée pour la première fois, le 3 mai 1324, à Arnaut Vidal de Castelnòu d’Ari, mais les participants à cette fête de la poésie et de la langue viennent de tous les horizons de l’aire occitano-romane, du nord de l’Auvergne au sud de la Catalogne, de l’Italie à la Gascogne. Afin de fixer des règles précises à une langue qui se structure et s’affine, Guilhèm Molinier rédige les Leis d’Amors, traité de grammaire et de rhétorique occitanes, promulgué en 1356.

Dès 1471, la vénérable institution perd son caractère « occitan » pour devenir, en 1513, le Collège de Rhétorique et de Poésie françaises ! En 1515, le Consistoire se départit de la tutelle des capítols mécènes et change de nom pour devenir la Compagnie des jeux floraux. En 1694, il prend le nom d’Académie des jeux floraux qu’il conserve encore aujourd’hui. Louis XIV en édicte les premiers statuts et la langue de référence est désormais le français.

Cependant, malgré l’affirmation de la langue du roi dans la littérature et l’administration au XVIe siècle, conséquence de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts (1539), on écrit toujours en langue d’òc. Ainsi, en Lomagne, Jean-Géraud d’Astros (1594-1648), curé et poète, compose Lo Trimfe de la lengua gascoa publié en 1642 à Toulouse, quelques années après la fondation de l’Académie française.

Les années 1550-1650 constituent « le siècle d’or de la poésie gasconne », période d’explosion littéraire « baroque » qui coïncide avec l’émergence du français dans les actes de l’administration.

 

Une répartition en fonction de la nature du document

La répartition des langues utilisées dans l’ensemble des manuscrits médiévaux est, globalement, fonction de la nature et de la vocation du document. Ainsi, les questions de droit juridictionnel, les litiges entre les tribunaux et toutes les personnes représentant le pouvoir civil ou religieux, sont pour la plupart rédigées en latin par des clercs habilités spécialisés.


Mais, nous l’avons déjà vu avec l’exemple du Périgord, il existe des exceptions. Ainsi, dans l’obituaire de Sainte-Croix de Bordeaux (XIVe-XVe s.), le latin de l’exergue, annonçant un texte officiel relevant d’autorités religieuses, laisse rapidement la place au gascon, dès le F°4, dans un long document où la précision et la clarté sont de rigueur puisque les actes touchent les biens et les personnes. On peut être surpris de ce procédé d’autant plus que l’écriture, l’aspect général du document et la formule initiale Item plus peuvent laisser penser, au premier abord, que l’on a toujours affaire à un texte latin émaillé de noms de lieux et de personnes latinisés. Il n’en est rien. L’occitan gascon « administratif » employé ici, si proche du latin dans sa structure et sa graphie, s’immisce naturellement, un peu comme si le scribe suivait son instinct, une pensée portée par sa propre langue maternelle. Ce dernier sait qu’il sera compris et que ce protocole sera parfaitement accepté, à l’instar de ce qui se passe, à partir du XIIIe siècle, avec les auteurs du corpus de Saint-Sever (988-1359), qui rédigent dix actes en gascon ; à l’instar de ceux du cartulaire de Dax (XIe-XIIe s.), qui s’autorisent à passer à la langue vernaculaire (vulgo dicitur) quand il n’y a pas d’équivalent satisfaisant en latin classique ou en latin médiéval pour rendre compte de la complexité du concept de casal, par exemple.
Ceci rend bien compte - s’il en était besoin - de la prégnance de la langue vernaculaire en milieu urbain plus d’un demi-siècle avant l’ordonnance de Villers-Cotterêts et 45 ans après la défaite des Anglo-Gascons à Castillon-sur-Dordogne, marquant le passage de la Guyenne à la couronne de France.

Notices

Cartulaire d'Oloron-Sainte-Marie
Notice manuscrit

Albums

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msAA01_Libourne
ms1AA1_Oloron-Sainte-Marie
H641_AD33

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