Écla Aquitaine
37 Rue des Terres Neuves,
33130 Bègles
Tel : 05 47 50 10 00

Contact > mma.contact@ecla.aquitaine.fr

L’occitan dans les manuscrits aquitains

A A A

L’Aquitaine administrative et linguistique

Une entité à géométrie variable

Qu’il s’agisse des coutumes d’Agen, du recueil des privilèges de l’Entre-deux-Mers, des cartulaires de Libourne et d’Oloron, du recueil des possessions de la famille Ayquem ou de l’obituaire de Sainte-Croix de Bordeaux, tous ces documents historiques relèvent de l’histoire de l’Aquitaine. Que représente donc ce territoire que l’on confond souvent avec la Guyenne ?

Aquitaine et Guyenne ont, de fait, une histoire commune puisque « Guyenne » représente simplement l’évolution phonétique régulière occitane du latin Aquitania en Guiana (Aquitania > Aquitanya > Aguidanya > Aguidyana > (A)guiyana). La distinction entre les deux entités résulte seulement de questions historiques : le nom de Guyenne n’apparaît qu’en 1229 dans le Traité de Paris conclu entre Louis IX et Raymond VII, comte de Toulouse, qui cède alors la plus grande partie du Languedoc à la France. Possession du roi d’Angleterre depuis 1188, le duché de Guyenne varie au gré des traités entre les Capétiens et le roi d’Angleterre ; il est définitivement réuni au domaine du roi de France après la bataille de Castillon-sur-Dordogne en 1453, mettant fin à son identité politique.

De ce fait, les manuscrits médiévaux parlent tantôt de « Guyenne », tantôt de « Gascogne », mais aussi « d’Aquitaine », dont le concept remonte à l’Antiquité. À l’exergue des lettres royales, il est par exemple spécifié que le souverain anglais est « per la gracia de Diu, rey de Anglaterra, Seynhor de Yrlanda, duc de Normandia et de Aquitania, Compte d’Anyo… », avec des variantes graphiques mais une grande constance dans la mention de l’immense fief apporté en dot, jadis, par la reine Aliénor « d’Aquitaine ».

Il est indispensable de se référer à l’Aquitaine évoquée par Jules César dans la Guerre des Gaules pour comprendre les langues rencontrées dans ces manuscrits. C’est alors un espace inscrit dans un vaste triangle délimité par l’océan Atlantique, les Pyrénées et le cours de la Garonne, une entité géographique et culturelle bien cernée dans le passage qui ouvre le récit cette longue épopée (De bello gallico, I, 1).

Corroborant ces remarques, Strabon (Géographie, IV, 2) précise par ailleurs que les « Aquitains » diffèrent des Gaulois par leur langue et que cette dernière se rapproche davantage de celle des Ibères, désignant certainement par là ce que les linguistes appellent aujourd’hui « proto-basque » ou « aquitanique ».

Mais ce concept à la fois géographique et politique est appelé à évoluer. En 15 av. J.-C., Auguste réorganise l’administration de la Gaule et nomme alors « Aquitaine » l’ensemble des régions situées entre Loire, Cévennes et Pyrénées ; l’Aquitaine est alors l’une des trois grandes provinces de la nouvelle Gaule. Plus tard, entre 294 et 314, la Gaule « Aquitaine » est divisée en trois provinces : « l’Aquitaine première » qui regroupe le Massif Central et le Berry, « l’Aquitaine seconde » qui réunit Charente et Poitou et la région de Bordeaux, soit un très vaste ensemble dominé par la langue celtique des tribus gauloises qui le composent désormais en majorité.

Aussi comprend-on que, à la demande des populations d’outre-Garonne, soit recréé un pays réunissant, au couchant du fleuve, « neuf » peuples qui constituent la Novempopulanie. Elle couvre l’aire de l’Aquitaine historique primitive d’avant la Conquête, soit le Pays basque et la majeure partie de la Gascogne linguistique actuelle, autrement dit l’aire que recouvre, au XIe siècle, le duché de Gascogne réuni en 1058 au duché d’Aquitaine.

Ces partages ne sont pas étrangers à la répartition et à l’évolution des langues que l’on retrouve dans les manuscrits des Archives de la Gironde ; tenir compte de ces aléas de l’Histoire permet de saisir pourquoi, par exemple, la Coutume d’Agen est rédigée en languedocien et les autres documents en gascon. Considérer ces faits, c’est enfin comprendre pourquoi l’histoire de l’Aquitaine s’est écrite, jusqu’au XVIe siècle, dans une autre langue que le français ; toponymes et patronymes sont bien là, au quotidien et dans les textes, pour nous le rappeler.

Un carrefour d’influences

La genèse des dialectes reconnus en Aquitaine semble largement tributaire de la nature des substrats et adstrats sur un socle latin. D’où la déclinaison de parlers plus ou moins romanisés, du français adstratique – la plus germanique des langues romanes – à l’isolat basque pré-indo-européen, confiné aux provinces de Labourd, Basse-Navarre et Soule, à l’ouest du Béarn.

L’Aquitaine linguistique, circonscrite à ses limites administratives actuelles, se divise en deux domaines bien distincts : d’une part un espace aquitano-roman regroupant l’euskara dans ses trois variantes et tous les parlers gascons (béarnais, gascon noir et clair des Landes, gascon de l’Agenais, gascon du Bordelais et enfin bazadais) ; d’autre part un espace gallo-roman (languedocien de la partie orientale du Lot-et-Garonne et du sud de la Dordogne, limousin de la partie septentrionale de la Dordogne) dans lequel s’inscrit le poitevin-saintongeais des petites et de la grande Gavacheries. Autant de nuances qui mènent d’un bout à l’autre du territoire et apparaissent dans les documents concernant et conservant l’histoire de ce même territoire. Mais comment en est-on arrivé là ?

Il suffit de rappeler l’histoire de l’occupation du sol dans un espace ouvert, dénué de contraintes géographiques où le seul obstacle considéré comme majeur est le fleuve Garonne. Cet espace, du fait de sa perméabilité, de son accessibilité, mais aussi de son potentiel, a toujours été convoité et chaque fois conquis sans trop de peine. Au moment de la Conquête romaine, on y parle, dans sa partie centrale et certainement depuis près de 8000 ans, une langue qui n’a rien en commun avec les parlers celtiques du reste de la Gaule ; dans sa périphérie, on entend au contraire des langages peu ou prou accessibles aux Romains.

Qu’il s’agisse, en effet, des Petrocores du Perigord, des Nitiobriges de l’Agenais, des Santones et des Pictavi du nord de l’Aquitaine, des Medulli du Médoc ou des Bituriges Vivisques du Bordelais, toutes ces tribus parlent le gaulois qui se rattache au vaste rameau italo-celtique. Ceci facilite, comme dans le reste de la Gaule, la fusion de leur langue avec le latin, bientôt réunies sous le terme de « gallo-roman ». À ce stade de la romanisation, on imagine donc un contraste entre une Aquitaine très accessible à la culture et à la langue latines et une Aquitaine plus hermétique, bien consciente de la spécificité de sa langue.

C’est d’ailleurs cette différence, clairement perçue, qui sert de base à une revendication identitaire exprimée, vers 272-282, sur une pierre retrouvée à Hasparren. Le notable Verus y fait graver un poème dans lequel est employée la formule « Neuf Peuples » (pro novem populis), reprise dans l’adjectif Novempopulana désignant la province à partir du IVe siècle et constituant en soi une sorte d’acte de séparatisme. La Vasconia est un espace profondément marqué par un substrat pré-indo-européen correspondant au cœur de la Gascogne linguistique.

À partir du IVe siècle, les bouleversements liés aux migrations germaniques s’accompagnent de l’arrivée de langues nouvelles « imprégnant » la langue romane. Se dessine alors un nouvel espace linguistique qui se limite grosso modo au cours de la Loire, au nord de laquelle la langue se modifie. Restée imperméable à ces influences, la Gaule méridionale, jusqu’à Nantes, conserve ses caractéristiques, s’opposant désormais à une koinè romane qui rassemble des dialectes germanisés, définis sous l’appellation de langue d’oïl à partir du Xe siècle.

Les parlers méridionaux qui donnent bientôt naissance à la langue d’oc ou koinè « occitane » couvrent donc, à cette époque, un très vaste espace appelé à se réduire, à partir du XIIIe siècle, sous la poussée des parlers septentrionaux. C’est ainsi que les premières œuvres littéraires en langue d’oc ont été produites à Poitiers, patrie du troubadour Guillaume IX (1071-1126), grand-père d’Aliénor d’Aquitaine.
Gallia est omnis diuisa in partes tres, quarum unam incolunt Belgae, aliam Aquitani, tertiam qui ipsorum lingua Celtae, nostra Galli appellantur. Hi omnes lingua, institutis, legibus inter se differunt. Gallos ab Aquitanis Garumna flumen, a Belgis Matrona et Sequana dividit.

Toute la Gaule est divisée en trois parties, dont l'une est habitée par les Belges, l'autre par les Aquitains, la troisième par ceux qui, dans leur langue, se nomment Celtes, et dans la nôtre, Gaulois. Ces nations diffèrent entre elles par le langage, les institutions et les lois. Les Gaulois sont séparés des Aquitains par la Garonne, des Belges par la Marne et la Seine.

Notices

Recueil de privilèges de l'Entre-Deux-Mers
Notice manuscrit

Albums

ms0042_Agen
ms1AA1_Oloron-Sainte-Marie
ms0001_Bayonne
H641_AD33

Bibliographie

ASTOR Jacques, Dictionnaire des noms de familles et des noms de lieux du midi de la France, Millau, éd. Du Beffroi, Millau, 2002 

BANNIARD Michel, « Naissance et conscience de la langue d’oc, VIIIe-IXe siècles », dans La Catalogne et la France méridionale autour de l'an Mil. (Barcelone, 2-5 juillet 1987), Barcelone, 1991 

BEC Pierre, LAFONT Robert et ARMENGAUD André, Histoire d’Occitanie, Paris, Hachette, 1979 

BERGANTON Marcel-François, Le dérivé du nom individuel au Moyen Âge en Béarn et en Bigorre : usage officiel, suffixes et formation, Paris, C.N.R.S., 1977 

BOYRIE-FENIE Bénédicte et FENIE Jean-Jacques, Toponymie des pays occitans, Bordeaux, Sud Ouest, 2007 

Denis MUZERELLE, Vocabulaire codicologique, version hypertextuelle, Paris, IRHT, 2002 (Edilis, Publications scientifiques, 2) : http://vocabulaire.irht.cnrs.fr 

CANTALAUSA, Aux racines de notre langue : les langues populaires des Gaules de 480 à 1080, Rodez, Culture d’Oc, 1990 

FRANK Barbara et HARTMANN Jôrg, Le passage à l'écrit des langues romanes, Tùbingen, Maria Selig, 1993 

GROSCLAUDE Michel, La Gascogne, Témoignages sur deux mille ans d’Histoire, Orthez, Per Noste, Collection Utís, 2006 

GROSCLAUDE Michel, La coutume de la Soule, Traduction, notes et commentaires, Saint-Étienne-de-Baigorry, Izpegi, 1993 

GROSCLAUDE Michel, Dictionnaire étymologique des noms de famille gascons, Per Noste / Ràdio País, 2e édition, 2003 

GUINODIE R., Histoire de Libourne et des autres villes et bourgs de son arrondissement, t. 2, 1876 

LAFONT Robert, Histoire et anthologie de la littérature occitane, Presses du Languedoc, 1997 

LAVAUD R. et MACHICOT G., Boecis, poème sur Boèce (fragment), le plus ancien texte littéraire occitan édité, traduit et commenté, Toulouse, IEO, 1950 

POUMEAU Camille, Le Livre velu, cartulaire municipal de Libourne : Étude d’une bastide médiévale, Mémoire de Master 2 (sous la direction de MM. Philippe Araguas, Sylvie Faravel, Frédéric Boutoulle), Université Michel de Montaigne Bordeaux III, 2011 

RAYNOUARD François-Just-Marie, Lexique roman ou dictionnaire de la langue des troubadours, 6 vol., 1838-1844 

ROUX Jean, « Périgueux et le Périgord médiéval, entre latin, oc et oïl », dans Guy Mandon (dir.), Périgord, occitan et langues de France. Actes du colloque de Périgueux (29-30 juin 2001), Périgueux, Copédit, 2005 

SAMARAN Charles, La coutume de Corneillan, Revue de Philologie et d’Histoire, 1951-1952 

SEGUY Jean et al., Atlas linguistique de la Gascogne, Paris, CNRS, 1954-1973 

Denis MUZERELLE, Vocabulaire codicologique, version hypertextuelle, Paris, IRHT, 2002 (Edilis, Publications scientifiques, 2) : http://vocabulaire.irht.cnrs.fr 

TROPAMER Henry, La coutume d’Agen, Thèse pour le doctorat, Bordeaux, 1911 

VIELLIARD Françoise et BELMON Jérôme, « Latin farci et occitan dans les actes du XIe siècle », dans Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, vol. 155, Paris, 1997, p. 149-183