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L’occitan dans les manuscrits aquitains

A A A

Une graphie qui se réfère à l’étymologie

À l’instar de la langue d’oïl, qui apparaît dans les textes au Xe siècle, la langue occitane doit, elle aussi, faire le choix d’un code quand elle passe à l’écrit au tout début du second millénaire. Une « orthographe » est donc adoptée, grâce notamment à l’œuvre des troubadours qui essaient de fixer une scripta.

Mais, jusqu’au XVIe siècle, et même au-delà, dans les faits, les mots n’ont pas de graphie fixe et, de région en région, de scribe en scribe, voire de ligne en ligne, un même substantif ou un même nom propre s’écrit différemment. Malgré cette apparente anarchie, les graphies médiévales s’appuient sur certains critères. Les scribes ont, en effet, adopté un principe simple, en théorie, qui consiste à noter tout ce qu’ils entendent, le plus fidèlement possible, au moyen de l’alphabet latin.

Malheureusement cet alphabet est inadapté car pauvre en graphèmes : en passant du latin vulgaire au roman, de nombreux phonèmes ont effectivement évolué, donnant naissance à de nouveaux sons pour lesquels aucune lettre n’était prévue ; d’où un certain flottement, plus perceptible dans les textes français qui doivent s’adapter à des modifications majeures imposées par l’adstrat francique.

Mais, malgré l’absence de signes diacritiques réels, d’élision, d’opposition entre majuscules et minuscules, malgré le flou de la ponctuation, conjugué à une surenchère d’abréviations, dans un contexte où le support matériel coûte cher, les écrits médiévaux se révèlent d’une grande richesse et leur étude en diachronie nous apporte beaucoup sur l’état et l’évolution de la langue. Quelques exemples glanés sur trois siècles dans les documents occitans aquitains éclairent ici ce propos et déterminent comment, depuis un millénaire, certaines normes graphiques ont su s’imposer. En voici les principales caractéristiques :
-a final marque le féminin ; pas de différence entre o ouvert et o fermé, notés simplement o ; notation des diphtongues par les simples digrammes ai, au, ei, eu, iu, oi, ou ; notation des consonnes palatales l et n par les digrammes lh, nh ; notation de la sifflante [s] s ou z quand il est sonore, ss quand il est sourd, c ou s quand il est issu d’un c latin ou d’un groupe t + yod ; notation enfin des consonnes finales qui sont toutes prononcées, à l’exception du -r.

Ces critères se retrouvent dans tous nos textes :

Les Coutumes d’Agen

Lo prumiers Capitols ostengutz, el prologue, parla cum lo coselh d'Agen o XII proshomes de bona fama de la meissa ciutat, si coselh no i avia, devo estre creuts sobre las costumas d'Agen. Lo segons Capitol parla cum lo senher deu jurar, cum home d'Agen devo jurar a lui. Lo ters Capitol parla en qual maniera home d'Agen devo far ost al senhor… Lo XIV Capitols parla de las mezuras d'oli, e de las liuras, e dels marcs, e de las pezas, e de las canas ab que hom cana los draps...Lo XV Capitols parla dels laronissis; cal pena ne deu hom
passar qui panara l'autrui cauza, segontla maniera de larronessi
...

On relève bien déjà ici (XIIIe siècle), la marque du féminin -a (bona fama ; las costumas), mais une graphie ambivalente de o fermé et de o ouvert (capitol [capitoul] / prologue [proulogue]) ; la diphtongue notée par la succession de deux voyelles (meissa, liuras), la notation des palatales (coselh, senhor), la différentiation du s sourd et du s sonore (passar, cauza) et celle du s issu d’un c étymologique (ciutat) ou du groupe t + yod (ters < latin tertius) ainsi que la notation du r étymologique muet en fin de mot (le cas sujet senher et son cas régime senhor).

 


Confirmation par Henri III des privilèges de la terre d’Entre-deux-Mers

Henric, per la gracia de Diu…a totz los bailles et sous fidels, salut. Nos avem regardat las letras patentas del seynhor rey nostre payre en questas paraulas : Johan, per la gracia de Diu, rey d’Anglaterra, seynhor de Yrlanda, duc de Normandia et de Aquitania, Compte de Anyo, a totz les baillius et fidels sons salut.

Ce texte, rédigé en latin en 1236 et transcrit en « langue romane » au XIVe siècle, témoigne d’une évolution par rapport à la scripta du XIIIe siècle. Si l’on y retrouve toutes les règles graphiques énoncées précédemment, on y découvre, en revanche, l’intrusion du graphème y pour parfaire la transcription du n vélaire (seynhor), comme second élément de diphtongue (rey), comme voyelle à l’initiale (Yrlanda) ou comme semi-consonne yod (Anyo, «Anjou »). L’emploi non étymologique de cette lettre empruntée à l’alphabet grec (graphie du upsilon majuscule) n’a sans doute ici - comme dans tous les écrits de ce genre - qu’une valeur esthétique.
Férus de latin, certains scribes adoptent en outre des graphies parfois curieuses et qui se veulent savantes. En témoigne cette autre lettre, transcrite certainement par un autre scribe, qui se complait à rappeler les étyma des géonymes. Ainsi fournit-il une variante érudite du traditionnel en-tête des missives royales.

Henric, per la gracia de Diu, rey d’Anglaterra, seynhor de Ybernia, duc de Normandia et de Aquitania, compte de Andeguavensa, als sonx amatz et fidels Helias Treplevilla, son senescaut en Guasconha…salut.

Outre l’emploi des lettres y et x, qui semblent toujours « enjoliver » l’écriture, on note ici l’apparition du nom antique de l’Irlande, Ybernia (latin Hibernia), mais surtout la mention Andeguavensa, qui n’est autre que l’évolution phonétique occitane du latin Andecavense[pagu], « pays des Andecavi », autrement dit l’Anjou… Une érudition qui se retrouve dans le traitement du mot compte (du latin comite(m)), offrant un p épenthétique qui comble la syncope du i étymologique, et que l’on observe aussi dans la conservation du h étymologique du verbe haver, du latin habere, ou dans le choix de formules telles que en la dominica de la Septuagesima, au lieu de la domenja, le « dimanche » (du latin dies [do]minicu).

 


Recueil de pièces relatives aux possessions de la famille Ayquem

Avec ce document de 1325, qui joue le rôle d’un cadastre, on aborde une écriture simple, libre ; la langue est celle de tous les jours, mais la graphie s’aligne sur celle des documents rédigés dans les grands scriptoria. On y adopte donc aussi le y qui constitue bientôt, avec certaines lettres adventices, comme le -q en fin de mot, ou le h, des sortes de « marqueurs » conférant une certaine importance aux toponymes et patronymes notamment.

en Gassies Ayquem borgues de Sent Machari en la presencia de un notari e dels testimonis……filh de Vidal qui fo tenu feualament de luy e dont fo deit lo qual sol es a la pezada de Crespinhan contre la mayzon deu Peys Capet duna part e la mayzon qui fo de Johan delabota defunt

 


Reconnaissance faite à la noble Dame Blanque de Podensac, dame de la Mota de Marsac (1443)

Rien de bien nouveau dans ce document, postérieur d’un siècle, rédigé une dizaine d’années avant l’invention de l’imprimerie, qui officialise certaines normes graphiques. L’écriture y est conventionnelle. On y relève seulement quelques traitements particuliers des consonnes sourdes en finale (Lodag pour Lodac présentant un suffixe issu du latin -acum) ; ed pour eth, pronom personnel gascon issu du latin illum) ; une sorte d’hypercorrection dans la transcription du nombre 5, issu du latin quinque ; des incohérences, enfin, dans l’orthographe des mots présentant un a- prothétique devant un r étymologique (ariu / arregua).

Conoguda causa sia que Ramon de Lodag de Marssac de la parropia de Saussan en Medoc per sa bona volontat reconogo e confesset que ed e tots sons hers … en bout de la terra e vinha de Ramon Benedeyt de lun cap entre aud. ariu de Lodag de lautre cap. E plus sept arreguas de terra e de vinha ab totas lurs appartenensas… e plus sincq arreguas de terra e vinhas ab totas lurs appten. Enteyrament lasquaus son au loc apperat a las Gravas.

 


Le Livre velu de Libourne (1479)

Ce manuscrit est rédigé en latin, en gascon et en français. La majorité des actes sont transcrits en latin mais la langue la plus présente en terme de pages est le gascon, qui concerne les coutumes de Bordeaux, celles de Blaye, de Bazas, les serments, et, bien sûr, celles de Libourne.
Dans l’extrait concernant le péage de Fronsac et de Vayres, si la langue, ici aussi, demeure proche de la langue parlée en dépit du caractère administratif du document, la graphie, elle, se rapproche au plus près de l’étymon, confinant bien souvent à l’hypercorrection, notamment dans le traitement des noms propres. L’extrait suivant illustre abondamment ce fait :

Item, beysset de sal… ; so es assber XVI cartons a castel deffronssac, seys cartons a la prioressa de sancta Geneffeffa deffronssac, et al senhor de la Ribeyre et a Helias Boqua per Lostal de Sauzet, seys cartons, en que lo dict Helias Boqua es prebost et recebedor dels avant deys sex cartons….

Si le scribe évite, selon la norme languedocienne, la vocalisation des l, régulière en gascon (ostal pour ostau ; dels pour deus), ou la métathèse si commune en Gascogne (prebost pour perbost), tentant en cela de se rapprocher d’une norme, il n’hésite pas à compliquer la graphie en mêlant formes latines et formes romanes (dict à côté de avant deys, du latin dictus). Puis, comme s’il voulait « gommer » les excès de la langue, l’obstacle d’une phonétique quelque peu déroutante, il insiste par ailleurs, en redoublant le graphème, sur la pertinence des f étymologiques qui passent régulièrement à h aspiré en gascon ; d’où les occurrences Ffronsac, issu du nom d’homme latin Frontius, ou Geneffeffa, issu de Genovefa, latinisation du francique *Kenowifa. En cela, il rejoint tous les copistes aquitains qui adoptent ce même code pour harmoniser les références.

Ainsi, pour ne prendre que l’exemple girondin, Fargues et Floirac, prononcés respectivement [hargues] et [louyrac] sont-ils mentionnés Ffarguis et Ffleyrac en 1299, dans les Rôles gascons.

 


Le cartulaire d’Oloron (1551)

Que ce soit pour parler de confirmation de droits ou, plus prosaïquement, de l’économie pastorale qui constitue le sujet principal de ce cartulaire, la langue du cartulaire d’Oloron est bien le béarnais, mais un béarnais « standard », véhiculé dans une scripta « étudiée » dont la graphie colle souvent au plus près de l’étymon.

Cependant, on y découvre des habitudes graphiques nouvelles par rapport au corpus, des notations spécifiques qui signent la spécificité du gascon béarnais dans une époque postérieure à l’ordonnance de Villers-Cotterêts : l’alternance de -a et de -e en finale des mots féminins, l’abondance de lettres surnuméraires (locxs pour locs ; borcg pour borc), influences françaises. À côté de cela, des formulations mettent en exergue la prononciation locale tout en conservant une forme « générique » quand la compréhension risque vraiment d’être compromise : …tots lasquoaus dabantescauses et cada une (F° 8), au lieu de cada ua avec chute régulière du -n- intervocalique, par exemple. Il en est de même de la conservation sporadique du -n final marquant la nasalisation dans les toponymes et patronymes alors que la plupart des chartes anciennes béarnaises symbolisent cette nasalisation par le redoublement de la voyelle, à l’instar, par exemple, de la mention de la paroisse de Précilhon, notée Precilhoo (F° 71).

 


L’obituaire de Sainte-Croix de Bordeaux (XIVe-XVe siècles)

Cet obituaire reprend également une graphie globalement fidèle aux étyma, avec cependant de curieuses exceptions. Alors que le mot ostau, « maison » (du latin hospitale) est graphié hostau, avec conservation du h étymologique, le traitement de certains mots est beaucoup plus fantaisiste. Le copiste parle ainsi de la festa de la Piphania (Epifania) et du jorn deu prumye Kareyme (Caresme) ; les noms de paroisses apparaissent dans une graphie étrange (Sent-Non, pour Senon, actuellement Cenon, ou Cent Milion, pour Sent-Milion, actuellement Saint-Émilion). En cela, il se réfère à la fois aux règles locales : propension à l’aphérèse et mutation du s antéconsonantique en yod ; mais il fait preuve, par ailleurs, d’ignorance lorsqu’il s’agit de restituer correctement un toponyme dont le sens est depuis longtemps oublié. Un exemple caractéristique de document mêlant informations érudites et occurrences aléatoires.

Albums

ms0042_Agen
msAA01_Libourne
ms1AA1_Oloron-Sainte-Marie
H641_AD33

Bibliographie

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