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La société

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L’Inquisition en Aragon

L’Inquisition espagnole

Née au XIIIe siècle, l’Inquisition ou « Saint-Office » était un tribunal d’Eglise. Juridiction d’exception, elle était exercée par des délégués du pape, aux pouvoirs étendus : les inquisiteurs. Son objectif était de réprimer une catégorie particulière de délits, l’hérésie, autrement dit toute déviation volontaire de la sainte doctrine. Les inquisiteurs jugeaient exclusivement au nom du Souverain Pontife et selon le droit canon, en toute ignorance du droit profane. En Espagne, à partir de la fin du XVe siècle, cette institution prit un tour particulier.

L’Inquisition espagnole naquit en 1478, lorsque le pape Sixte IV autorisa les Rois Catholiques Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon à nommer des inquisiteurs dans leurs royaumes ; le mariage des deux souverains, en 1469, avait marqué l’union des deux plus importants royaumes de la péninsule ibérique et assurait la prédominance de l’Inquisition dans un contexte d’expansion territoriale, de conquête et de défense de la foi.

Largement inspirée de son aînée médiévale, l’Inquisition espagnole en reprenait l’objectif - la destruction de l’hérésie - et assez amplement les procédures, l’organisation des tribunaux et instruisait ses juges à la lumière de Bernard Gui et de ses émules. Toutefois, elle tirait son originalité du fait qu’ici elle dépendait non plus uniquement du pape mais aussi du roi et, en réalité, presque exclusivement de ce dernier. En effet, le pape avait délégué ses pouvoirs à un Inquisiteur Général qui était nommé par le roi. Certains de ces Inquisiteurs Généraux sont restés dans l’histoire, parmi lesquels le premier d’entre eux, Torquemada. L’Inquisiteur Général bénéficiait, en outre, de la liberté de subdéléguer ses pouvoirs à des inquisiteurs particuliers qu’il nommait à son gré.

Dans un premier temps, les inquisiteurs étaient pour l’essentiel des théologiens ; par la suite, à partir du XVIe siècle, ils devinrent pour l’essentiel des juristes. L’Inquisiteur Général était secondé par le Conseil de la Suprême Inquisition, qui jouait par ailleurs un rôle politique éminent auprès du souverain. Ainsi, rapidement, l’Inquisition espagnole mena une vie autonome vis-à-vis du pape, tout en sachant recourir à sa haute bienveillance pour s’affranchir de contraintes locales et parfois même s’émanciper de la stricte observance du droit canon.

Instrument de répression de l’hérésie mais aussi instrument politique pour l’Eglise et la Couronne, l’Inquisition espagnole était donc polymorphe. Selon les époques, les circonstances et les territoires, ses actions ont grandement fluctué. L’hérésie elle-même a revêtu, à ses yeux, des natures diverses et ses cibles également.


La société espagnole entre le XIIIe et le XVIe siècle

Du XIe au XIIIe siècle, une tolérance mutuelle avait existé entre les trois grandes composantes religieuses de la société espagnole. Juifs, chrétiens et maures, au sein de chaque royaume de la péninsule, coexistaient dans un subtil équilibre, dont la stabilité reposait sur des logiques militaires et politiques pour l’essentiel.

Au XIVe siècle, la dégradation de cet équilibre interne, conjuguée à la montée générale de l’intolérance confessionnelle et aggravée par une conjoncture néfaste dans l’ensemble de l’Europe (épidémies, famine, conflits armés), conduisit à une situation fort inconfortable pour les maures et plus encore pour les juifs d’Espagne. À la fin du siècle, toutes les grandes villes de la péninsule étaient frappées d’exactions à leur encontre qui, au début du XVe siècle, firent place à des mesures discriminatoires.

D’abord pour échapper à la mort, ensuite pour vivre outre ces mesures, les survivants furent contraints de se convertir. Recouvrant leurs droits et en acquérant de nouveaux, les conversos (juifs convertis, aussi appelés « judéo-convers ») s’intégrèrent plus durablement dans la société catholique d’Espagne, notamment par le biais d’alliances matrimoniales. Désormais, en Aragon, l’ensemble des familles aristocratiques avaient intégré peu ou prou en leur sein ces nouveaux chrétiens et, dans la seconde moitié du XVe siècle, malgré un contexte défavorable, la population était devenue autrement plus composite du point de vue religieux en Espagne que dans tout autre pays d’Europe occidentale.

Aux innombrables descendants de convertis juifs et musulmans (morisques), s’ajoutaient environ cent mille juifs et trois cents mille maures, regroupés pour l’essentiel en trois blocs, en Aragon, à Valence et dans le royaume de Grenade, sur un total de moins de six millions d’habitants. Comme en témoignent partiellement les manuscrits du catalogue, les juifs d’Aragon et de castille, formaient essentiellement une bourgeoisie urbaine, composée d’artisans, de marchands, occupés aux activités financières et commerciales, avec l’exclusivité de certains secteurs scientifiques comme la médecine et pour certains le privilège d’être des agents de l’administration royale, voire des conseillers royaux.

À partir de 1480, l’Inquisition se chargea de réprimer ceux qui n’avaient pas fait le choix de l’exil ou du baptême, conformément aux ordres et édits d’expulsions et autres mesures discriminatoires qui se multiplièrent au cours de cette décennie dans les différents territoires du royaume. Le point d’orgue de cette politique prit certainement forme dans les deux cent cinquante mille conversions et les cent cinquante mille exils consécutifs au seul édit de 1492.

Mais, ces mesures ne réglèrent en rien et aggravèrent même davantage une situation périlleuse pour les nouveaux chrétiens et plus particulièrement pour les conversos. La sincérité de leur conversion, en de telles circonstances, ne pouvait qu’être mise en doute par ceux-là même qui la leur avaient imposée. L’inquisition prit en charge cette question. Le premier autodafé eut lieu à Séville en 1481 et dès lors se multiplièrent les arrestations arbitraires, condamnations du tribunal inquisitorial et autodafés.
La résistance des conversos face à ces actions conduisit, en Aragon, à l’assassinat de l’inquisiteur de Saragosse, Pedro Arbuès, le 15 septembre 1485. Dès lors, entre 1486 et 1503, l’Inquisition aragonaise mit à mal l’emprise sociale et politique des conversos et pourchassa ces derniers, multiplia les autodafés, n’épargnant personne et anéantissant la classe dirigeante, y compris la noblesse, de Saragosse. Le Ms 1172-36 (Bordeaux) et le Ms 1163-27 (Bordeaux), portant respectivement sur le jugement de Petrum Sanchez et de Vidau de Duranso, témoignent de l’assassinat de l’inquisiteur Arbuès et de la volonté du Saint-Office d’en punir les auteurs et leurs collaborateurs.


L’Inquisition en Aragon

Dans l’absolu, les objets de poursuites et les cibles de l’Inquisition étaient nombreux et variés. Les « causes de foi » incluaient les délits des nouveaux chrétiens (conversos et morisques) et ceux des chrétiens de longue date, dont la foi et l’attachement à l’Eglise avaient semblé avoir été remis en cause par des usages sociaux, culturels, sexuels malencontreux (paroles hérétiques, blasphèmes, sacrilèges, bigamie, sorcellerie, sodomie, bestialité) ou outrageux dans le cas par exemple des « sollicitants » (confesseurs ayant provoqué, incité, séduit leurs pénitents). À cela, s’ajoutaient les causes criminelles et les tâches relevant de l’expertise des inquisiteurs (enquêtes de pureté de sang, contrôle de la diffusion de l’écrit).
Mais, les manuscrits du catalogue témoignent de la réalité des pratiques inquisitoriales aragonaises propres à la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle. Ici, comme ailleurs dans la péninsule, cette période a vu l’activité des tribunaux se concentrer sur les « judaïsants », qui fournirent la presque totalité des accusés connus. Les actes d’accusation portaient sur leur hérésie, voire leur apostasie et la pratique secrète de rites judaïques. Seulement quelques accusations de mahométisme (Ms 1176-39, Bordeaux), quelques occurrences de sorcellerie (Ms 1181-44, Bordeaux), etc. apparaissent en marge.

Quand les inquisiteurs arrivaient dans une ville, les délinquants disposaient d’une « période de grâce » pour se dénoncer spontanément et ainsi être absouts et « réconciliés », c’est-à-dire réintégrés dans le sein de l’Eglise, d’où leur hérésie les avait faits sortir. On se contentait alors de leur imposer quelque pénitence spirituelle. Passé ce délai, l’Inquisition œuvrait avec frénésie.
L’observation du premier temps de l’Inquisition espagnole (fin XVe – début XVIe s.) fait apparaître une cruauté dont l’intensité ne se retrouvera heureusement plus après. Cruauté des peines d’abord, pour quatre types d’hérétiques : les pertinax (qui restent fermes dans leurs erreurs, refusant de se dénoncer en période de grâce ou arrêtés en dehors de cette période), les relaps (antérieurement réconciliés en période de grâce ou non et retombés dans l’hérésie), les suspects en fuite et les suspects défunts. Les pertinax et les relaps étaient « relaxés (brûlés) en personne ». Les deux autres catégories étaient « relaxées en effigie » (Ms 1177-40, Bordeaux). Pour les défunts, on récupérait le cadavre, quand c’était possible, et à défaut on brûlait son effigie, un mannequin.
Dans tous les cas, relaxation et réconciliation s’accompagnaient de la confiscation des biens, comme cela apparaît dans les Ms 1171-35 et 1183-4 (Bordeaux). Dans certaines régions, on estime entre 25 et 40 % la proportion de relaxés en personnes et entre 30 et 60% celle des relaxés en effigie. Les réconciliés et ceux à qui était infligée une pénitence (Ms 1169-33, Bordeaux) pouvaient aller de 15 à 50%.
La cruauté de ces peines peut certes faire frémir par leur nature et par le nombre d’individus concernés, mais également par le peu de cas qui était alors fait des droits des défendeurs. Si les manuscrits du catalogue témoignent d’affaires s’étalant sur des périodes assez longues, le temps manquait parfois aux tribunaux pour étudier la véracité des accusations. On traitait alors les affaires collectivement par groupes de dizaines de personnes. Toutefois, la torture semble avoir été fort peu employée au cours de cette première période. Sa pratique semble avoir été mesurée et exceptionnelle, destinée uniquement à pallier le manque de preuves.

Notices

Processus contra Vidau de Duranso Procès contre Vidau de Duranso
Notice manuscrit
Processus contra Joan de Moros, Miguel de Sos, etc. Procès contre Jean de Moros, Michel de Sos, etc.
Notice manuscrit
Processus contradictorii et defensionum Simonis de Sancto Angelo, quondam, et Clare Lunel Procès contradictoire et de défense pour Simon de Saint-Angel et Claire Lunel, sa femme
Notice manuscrit
Processus contra Yuce Danpollo, etc. Procès contre Yuce Danpollo, etc.
Notice manuscrit
Processus y confessiones contra Marta Estevan, Joana de Ballabriga Procès et confessions contre Marta Estevan et Joana de Ballabriga
Notice manuscrit
Libro siquiere capbreu de los bienes de mobles Livre ou capbreu des biens mobiliers
Notice manuscrit

Bibliographie

BENNASSAR Bartolomé (Dir.), L’inquisition espagnole : XVe-XIXe siècles, Paris, Hachette, Pluriel, 1979

DEDIEU Jean-Pierre, L’inquisition, Paris, Les éditions du Cerf, Bref, n°2, 1987

LEROY Béatrice, L’Espagne des Torquemada : catholiques, juifs et convertis au XVe siècle, Paris, Maisonneuve et Larose, 1995