Manuscrits Médiévaux d’Aquitaine

http://manuscrits-drac.bnsa.aquitaine.fr/loccitan-dans-les-manuscrits-aquitains/toponymie--les-paysages-aquitains.aspx

L’occitan dans les manuscrits aquitains / Toponymie : Les paysages Aquitains

Introduction

Les manuscrits occitans du catalogue se révèlent d’une extrême richesse en matière d’onomastique. À lui seul, l’obituaire de Sainte-Croix de Bordeaux rend compte des innombrables apports à la connaissance d’une ville et de son terroir fournis par ce type de document.

Ce volume d’une cinquantaine de feuillets - pour la partie rédigée en gascon - nous présente tout le petit monde qui tourne autour de l’abbaye de Sainte-Croix, religieux et notables bordelais. Il donne de remarquables indications sur les rites liés au culte des morts et sur la topographie de la cité intra muros, animant, dans un phrasé simple et proche de la langue parlée, des lieux familiers métamorphosés par la restructuration de la ville à l’époque moderne.

Topographie, pédologie, végétation, mise en valeur du sol, odonymie permettent de reconstituer le cadre dans lequel évolue tout un peuple, évoqué par la nécessaire notation des confronts quand il est question de préciser la nature d’un bien. À l’instar du livre terrier ou du cadastre, les clauses foncières évoquées dans l’obituaire constituent une mine de renseignements pour l’onomasticien et pour l’historien.

Une terminologie spécifique

L'obituaire de Sainte-Croix de Bordeaux mentionne les noms des morts et la date anniversaire de leur sépulture afin de célébrer des offices religieux pour le repos de leur âme. C’est la raison pour laquelle, chaque obit commence par la formule récurrente : Premeyrament diu far lodeyt […] un aniuersari de […] per l’arma de…, c’est-à-dire « pour l’âme de », tournure dans laquelle le latin anima offre un traitement particulier, le n antéconsonantique, après syncope de la voyelle post-tonique, évoluant en [r] (arma au lieu de anma).

Au fil des textes et des descriptions de biens, reviennent des termes plus ou moins disparus dans la langue moderne car ils ne correspondent plus à la réalité foncière. Il en est ainsi de trens « morceau, parcelle », causa, au sens probable de « propriété », à l’instar de sou « sol », et plassa, « superficie de 2 ares 490 », estatge et maine, « propriété, domaine », ou feu, « fief », forme semi-savante du gascon hiu (du francique *fehu, « bétail »), et enfin aggreira, « quotité du produit d’un champ proportionnelle à la récolte ».
Item diu far lodeyt pytansey ung aniuersari de XL soulz per l’arma de Hucs de Guadanhey, de la parropia Sent-Miqueu de Bordeu…son assignat sobre totas aqueras maysons, maine e estatge, e binha e casau e bosc…qui son en la parropia de Cambas…

On y apprend que Sainte-Croix est une claustra (espace fermé et réservé aux religieux cloîtrés), un mostey ou monestey (du latin monestarium), mais également une saubetat, une « sauveté, terre sous protection de l’Église » ; au détour d’un acte, un peu plus loin, apparaît le mot captau, « collecteur principal dans les palus, canal », totalement disparu du lexique mais fixé dans la toponymie de La Bastide ou de Latresne (lo feu deu captau de La Trena).
Item plus diu far lodeyt priu de la claustra un anniversari de L soulz per l’arma de mossenh Ramont de Faugueyras, abat qui fo deudeyt monestey, losquaus son assignats sobre to taquet hostau que es en la rua de Port, en la parropia Senta-Crotz de Bordeu…
Très précis par ailleurs, l’obituaire décrit avec soin les biens et les confronts. Ainsi relève-t-on, par exemple, le mot ima (graphié yma) qui rend compte de l’estran, de la limite entre hautes eaux et basses eaux du fleuve dans le quartier de Sainte-Croix.

en la parropia Senta-Crotz de Bordeu, au loc aperat : à la Fusteria, per ayssi cum es entre l’ostau de Guilhem de Mausan, de l’un costat, e la mayson de Guilhem de Bouhan, fustey, de l’autre costat, e dura e ten de lonc de la yma de la mar de l’un cap, entro au casau e sou deudeyt Guilhem de Bouhan, de l’autre cap

Albums

H641_AD33

Clichés d’un terroir

On découvre, dans les précieux feuillets de l'obituaire de Sainte-Croix de Bordeaux, la physionomie d’une ville, ou plutôt celle d’un gros bourg, encore pénétré par la ruralité, dans lequel les innombrables jardins et cultures des différentes congrégations religieuses mitent le parcellaire bâti, en grande partie enchâssé dans l’enceinte du castrum romain. Vinhas (vignes), aubaredas (aubiers), lucs (bois), prats (prés), sablonars (étendues sableuses), grauas (graves), coturas (cultures), bergeys (vergers), casaus (jardins), claus, « parcelles clôturées », bernet (aulnaie), jauguar (lieu humide où croissent les ajoncs), cambareys (chenevières) évoqués dans les actes sont autant d’indications pour la reconstitution d’un paysage urbain, bien différent de celui que nous connaissons aujourd’hui.

trens de binhas e aubaredas e casaus qui son en las grabas de Bordeu, au loc aperat : a Sentz-Bincentz de Lados…l’un trens es au claus de la gleysa Sent-Bincentz, entre lo feu de n’Alexandre de Cambes, d’una part, e lo feu deudeyt monestey Senta-Crotz, e l’aubareda de Arnaut deus Paus…de l’un cap entro au bernet d’en Thomas Faur……carta feyta per Guilhem de Bolhac, notari public.
ladeyta mayson e la binha deu cambarey deudeyt monestey de Senta-Crotz… qui révèle l’existence d’une chènevière au bord du fleuve ; une indication précieuse qui étaye l’hypothèse selon laquelle Cambes, à quelques lieues de là, aurait pour origine le latin médiéval cambis, « chanvre ».
Sans évoquer les paroisses du Bordelais ou de l’Entre-deux-Mers, amplement évoquées par ailleurs dans le document, la reproduction de quelques passages concernant la ville de Bordeaux et son agglomération permet déjà de considérer à quel point les détails fournis ici autorisent la reconstitution du cadre dans lequel s’inscrit le bourg médiéval. Le document offre, de fait, maints détails sur l’odonymie et la microtoponymie.

binhas qui son en las grabas de Bordeu, au loc aperat : au Sablonar d’Arx. Soit un « endroit sablonneux », lié au lieu d’Arx (du latin arcus, « arche, pont »).
sobre tot aquet sou e plassa qui es en la gran carreyra Sent-Miqueu…entre la rua aperada deus Boeys, d’una part, e la causa de Pey Castanh… Soit « la grand’rue Saint-Michel » et la « rue appelée des bouviers » (du gascon boèir).
sobre los prats qui son dauan Larmon…e plus sobre sertanas aubaredas qui son au Pont-Lonc, en la parropia Sent-Saurin… Soit des « prés qui sont devant Lormont (encore prononcé [larmoun] au XXe siècle) et des « aubiers qui sont au Pont-Long », long pont de planches destiné au passage des animaux dans les prairies marécageuses.
un trens de binhas, losquaus son en la parropia de Becla, eu loc aperat : au Luc, e a Rua estreyta. Soit, dans la « paroisse de Bègles », un lieu appelé « au Bois, et À rue étroite » ; peut-être un prolongement de la Caminasse, le « mauvais chemin » qui s’inscrit encore aujourd’hui dans la toponymie de Bègles.
e dura e ten de lonc de la causa deudeyt Arnaut de Fort Hausten de l’un cap entro au camin comunau lo camin Sent-Jacme de l’autre cap… Soit une allusion au passage du « chemin de Saint-Jacques ».
qui es en la parropia de Senon, au loc aperat : au Puch de Casasola… Soit, dans « la paroisse de Cenon », au lieu appelé « au Tertre de la Maison isolée » (gascon casa sola).
en la saubetat Senta-Crotz de Bordeu, en la rua aperada : deu Port… Soit en « la sauveté de Sainte-Croix, en la rue du Port ».
aquera meya mayson qui es en la rua aperada : Senguinenga… Soit dans « la rue appelée des Cornouillers » (gascon senguin + suffixe collectif -enca).
tot aquet trens de binha qui es en las grabas de Bordeu, au loc aperat : au Sarporar, en autra maneyra : a la Peysonari… Soit « dans les graves de Bordeaux », au lieu appelé : « terre propice au serpolet », ou bien « à la Poissonnerie ».
sobre sertans feus qui son pres las sors menudas, en la parropia Sent-Miqueu de Bordeu…tota aquera mayson qui es debert la carreyra qui ba au Miralh, d’una part, e la mayson de Maubin de Bayras, d’autra part… Soit « certains fiefs qui sont près des Sœurs menues » en la paroisse Saint-Michel de Bordeaux et « cette maison qui est du côté de la rue qui va au Mirail (gascon miralh, « lieu de surveillance »), d’une part, et la maison de (A)Maubin de Vayres, d’autre part ».
tot aquet hostau e terra e loc, qui es en la parropia Sent-Progeyt dauant la gleysa, entre l’ostau de Ayquem de La Forest d’una part, e l’ostau de Ramon Dorinha, d’autra part… Soit, « maison et terre et propriété, qui est en la paroisse Saint-Projet devant l’église, entre la maison d’Ayquem de La Forest (lieu d’Eysines), d’une part, et la maison de Raymond d’Origne ».
sertanas terras qui son au Punt deu Gui…tres maysons qui son à rua Trebessana en la parropia de Sent-Miqueu…sou de terra e de casau que ten a l’engenh deu Miralh, en la parropia de Sent-Aloy. Soit « certaines terres qui sont au Point du bornage » (latin médiéval guia, syn. de metatio, limitum positio)… « trois maisons qui sont sur la rue transversale »… « surface de terre et de potager qu’il possède à la prison du Mirail ».

Albums

H641_AD33

Une visite du Bordeaux gascon

En 1365, les religieux condamnent certains Bordelais à faire amende honorable pour avoir violé la sauveté de Sainte-Croix. Leur pénitence consiste à cheminer, en bon ordre, « ordenamentz », vêtus a minima, « ab camissas e braguas tant solament », dans les rues de la ville, une torche à la main, « cascun ab sa torcha ardenta », en faisant étape dans chaque lieu de culte pour prier et demander pardon. Ce parcours, organisé suivant un rituel précis, donne au lecteur l’occasion de découvrir l’odonymie de Bordeaux intra-muros, à une époque où le nom des rues correspond bien à une réalité : les forgerons sont regroupés rue des Faures, les bouchers, rue Boqueyre, etc.

Rédigé dans une langue simple, ce texte constitue, à lui seul, un florilège des formes du subjonctif gascon dans le parler du Bordelais, puisqu’il s’agit d’une suite d’ordres imposés aux pénitents. Les extraits repris ci-dessous, donnent une idée des apports historiques et linguistiques de ce genre de document.
Bolem e hordenam que totz aquetz…binguan lo prumey dimenge apres la festa de Pentecoste…de bon matin, auant la messa de prima, totz nus e cap nuts, ab camissas e braguas tant solament, sentz tota autra vestidura…e apres edz se n’anguen, l’un apres l’autre, ordonamentz, sentz corre…cascun ab sa torcha ardenta, deudeit monestey en foras per la gran carreyra Senta-Crotz, e passian per la petita porta de la gleysa de Sent-Miqueu, en salhen per las grandas portas…et per sobre lo fossat entro à Sent-Elegii et…Sent-Jacme enbert lo marquat, e d’aqui…e tot lo long de la Rossella…e apres aufferisquan lasdeytas torchas…demanden pardon…benguen e partisquen deudeit monestey…e aqui en foras totz se n’anguen…en l’estat que dessus, deudeyt monestey en foras, per la gran carreyra Senta-Crotz, e per lo porge Sent-Miqueu, e per la rua deus Faures, e per rua Boqueyra, e per lo marquat, e per la rua deus Pinhadors, e per lo putz Senta-Gemme entron a la gleysa de mossenhor Sent-Andreu, e intran dedens per guasanhar lo sant perdon, e d’aqui en foras anguian per medisa maneyra far reverensia a Nostra-Dona de Sent-Seurin, e d’aqui…s’en retornian per la porta Medoqua, e passian per la carreyra Senta-Katalina e Sent-Projeyt, e per la porta Begueyra, e per a rua Peytabina, e per lo pont Sent-Johan enbert lodeit monestey, e, à l’entran deu porge, se agenolhen e requeren perdon à Diu Nostre Senhor…e anguian auferir lasdeytas torchas audeit autar Senta-Katalina, e requeren perdon a Diu Nostre-Senhor e a nos,…, de las injurias que feytas an à la gleysa e a nos.

« Nous voulons et ordonnons que tous ces…viennent le premier dimanche après la fête de Pentecôte…de bon matin, avant l’office de prime, tout nus et tête nue, seulement vêtus de chemises et de bragues, sans aucune autre vêture…et qu’ensuite ils aillent, l’un après l’autre, en bon ordre, sans courir…chacun portant sa torche ardente, dudit monastère par la grande rue Sainte-Croix, et passent par la petite porte de l’église Saint-Michel, en ressortent par les grandes portes…et par-dessus le fossé entrent à Saint-Éloi et…Saint-Jacques du côté du marché et, de là…et tout le long de la Rousselle…et qu’ils offrent ensuite lesdites torches…demandent pardon…viennent et partent dudit monastère…et là dehors qu’il aillent tous…dans l’état ci-dessus, dudit monastère, par la grande rue Sainte-Croix, et par le porche de Saint-Michel, et par la rue des Faures (arrua deus Faures, « rue des forgerons ») et par la rue Bouqueyre (arrua boqueira, « rue des bouchers »), et par le marché, et par la rue des Pinhadors (arrua deus Pinhadors, « rue des marqueteurs »), et par le puits Sainte-Gemme, qu’il entrent à l’église de monseigneur Saint-André, et qu’ils y pénètrent pour gagner le saint pardon, et de là qu’ils aillent de la même façon faire leur révérence à Notre-Dame de Saint-Seurin et, de là…qu’ils s’en retournent par la porte du Médoc (la Medoquina), et passent par la rue Sainte-Catherine et Saint-Projet, et par la porte Begueyre (pòrta Veguèira, « porte viguière »), et par la rue Peytabine (arrua peitavina, « rue poitevine »), et par le pont Saint-Jean vers ledit monastère et, à l’entrée du porche, qu’ils s’agenouillent et demandent pardon à Dieu Notre Seigneur…et qu’ils aillent offrir lesdites torches audit autel Sainte-Catherine, et qu’ils demandent pardon à Dieu Notre Seigneur et à nous…, des injures qu’ils ont faites à l’église et à nous-mêmes ».

Albums

H641_AD33