Manuscrits Médiévaux d’Aquitaine

http://manuscrits-drac.bnsa.aquitaine.fr/la-societe/la-vie-quotidienne.aspx

La société / La vie quotidienne

Introduction

Souvenir de l’organisation politique romaine, s’instaure au cours du haut Moyen Âge une vision hiérarchisée de la société, qui prend forme à partir du XIe siècle. Elle repose sur trois ordres dans lesquels se répartit l’ensemble de la société : ceux qui prient (Oratores), ceux qui combattent (Bellatores) et ceux qui travaillent (Laboratores). Si cette organisation s’institutionnalise au XIVe siècle, elle ne reflète pas pourtant la subtilité de la pratique, la réalité des relations et des appartenances sociales. Ces trois ordres sont plastiques et perméables, adaptés à une société mobile. Par ailleurs, même s’ils reflètent une conception hiérarchique du monde et de la société, ils reposent sur l’idée que le travail est une valeur. Chaque acteur participe au bon fonctionnement et au perfectionnement de la société, chaque fonction de chaque ordre est un rouage essentiel de cette mécanique voulue par Dieu.

Bibliographies

DUBY Georges, Les trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme, Paris, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1978

FAVIER Jean, Dictionnaire de la France médiévale, Paris, Fayard, 1993

LE GOFF Jacques et SCHMITT Jean-Claude (Dir.), Dictionnaire raisonné de l’Occident médiéval, Paris, Fayard, 1999

PASTOUREAU Michel, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, Paris, Le Seuil, La librairie du XXIe siècle, 2004

Le travail

Les oratores

Les représentants du premier ordre sont nombreux dans l’image médiévale et particulièrement dans l’enluminure. Outre les images satiriques des drôleries qui figurent aux marges des manuscrits, leurs représentations révèlent leur omniprésence dans la vie quotidienne, au sein de leur propre ordre, mais aussi dans les deux autres composantes de la société médiévale.

La liturgie occupe une part primordiale de leur vie, comme en témoigne le nombre de manuscrits qui y sont dédiés (Bible, antiphonaires, etc.) et certaines miniatures également. À ce titre, le Pontifical à l’usage de Périgueux est riche d’une iconographie fort intéressante puisqu’elle illustre les étapes du noviciat ainsi que certains actes de la liturgie.
L’enseignement revient aussi aux clercs. Quelques rares peintures témoignent de cette charge. Plus fréquentes sont celles qui mettent en scène les prélats dans des situations valorisant la primauté de l’Eglise donc de ses membres sur les deux autres ordres. Les couronnements de rois et d’empereurs occupent, à ce titre, une importance particulière dans la proclamation de cette primauté.
Ailleurs et très fréquemment, les clercs sont représentés hors du quotidien, dans des scènes extraordinaires à proprement parler, lorsqu’ils figurent comme témoins d’une apparition divine ou d’un miracle d’un saint. C’est fréquemment le cas pour le commanditaire d’un manuscrit lorsque celui-ci est peint au pied de la Croix ou agenouillé devant la Vierge à l’Enfant. Ailleurs, il peut s’agir parfois d’un lien plus intime, lorsqu’un commanditaire est représenté, par exemple, en présence de son saint patron ou du saint fondateur de son ordre monastique.

Les bellatores

Les combattants, occupent une place privilégiée dans l’iconographie des manuscrits enluminés à partir de l’époque, dans le sens où ils en sont les plus nombreux commanditaires. S’ils ne sont pas toujours représentés dans leur quotidien, davantage le sont les activités qui les caractérisent et résument leur fonction sociale, valorisent les valeurs qu’ils prétendent défendre et incarner. Ainsi les romans, les chroniques, les ouvrages historiques exaltent-ils leurs vertus par le biais de hauts faits guerriers, historiques ou contemporains.

Les laboratores

Sous cette appellation se cachent divers groupes de travailleurs. Dans un monde dans lequel l’économie est fondée sur le travail de la terre, les paysans occupent la proportion la plus importante de la population (90%). À proprement parler, le terme laborator, « celui qui peine », désigne même clairement le « laboureur ». À côté d’eux, l’ouvrier (operarius, « celui qui crée »), l’artisan et le marchand, tous travailleurs urbains, voient leurs activités s’intensifier avec le développement des villes.

Les scènes de la vie quotidienne des travailleurs sont en nombre restreint dans les miniatures du catalogue. Leur présence y est essentiellement liée à la contextualisation des illustrations de thèmes bibliques, liturgiques, juridiques, militaires, etc. L’Annonce aux bergers, constitue un exemple privilégié du travail d’élevage. On trouve aussi dans une lettrine isolée la représentation d’un semeur (Marcade´ 78), activité du travailleur agricole traditionnellement rattachée au mois de septembre dans les calendriers médiévaux, tant dans les images monumentales que dans la miniature, tant dans la sculpture que dans les arts de la couleur.
Les Coutumes d’Agen (Ms 0042) nous renseignent, quant à elles, sur les activités de stockage et de gestion des parcelles dans des scènes de transport du sel (F°17v) et d’arpentage (F°60). Le commerce y figure également, dans des miniatures qui se concentrent sur l’acte de mesure (F°33, 33v) du produit vendu et sur le moment du paiement (F°78v, 79v). Des fossoyeurs figurent aussi en deux occasions (Marcadé 90 ; Ms 1780 Bordeaux F°111), dans des scènes d’inhumation. L’artisanat et la construction sont absents du catalogue, mais leur iconographie est bien connue par ailleurs.

Notices

Ms 0730 Bordeaux - F°145 : Combat contre les Latins
Notice iconographique
Bersuire, Pierre (1290?-1362)
Ms 0730 Bordeaux - F°225 : Reddition de Capoue
Notice iconographique
Bersuire, Pierre (1290?-1362)
Ms 0730 Bordeaux - F°240v : Prise de Locres par les Carthaginois
Notice iconographique
Bersuire, Pierre (1290?-1362)
Ms 0730 Bordeaux - F°251v : Siège de Syracuse
Notice iconographique
Bersuire, Pierre (1290?-1362)
Ms 0730 Bordeaux - F°260 : La peste dans le camp d'Hammon
Notice iconographique
Bersuire, Pierre (1290?-1362)
Ms 0730 Bordeaux - F°269v : Lucius Martius met le feu aux tentes des Carthaginois
Notice iconographique
Bersuire, Pierre (1290?-1362)
Ms 0730 Bordeaux - F°323 : Débarquement de Scipion en Afrique
Notice iconographique
Bersuire, Pierre (1290?-1362)
Ms 0730 Bordeaux - F°423v : Victoire navale sur Antiochus
Notice iconographique
Bersuire, Pierre (1290?-1362)
Marcadé 94b - Bénédictines devant un autel, vénérant sainte Agnès
Notice iconographique
Fonds Marcadé

Albums

ms0042_Agen
ms0509_Pau
ms0171_Périgueux
ms0730_Bordeaux

Bibliographies

COMET Georges (Dir.), L’outillage agricole médiéval et moderne et son histoire : actes des XXIIIe Journées internationales d’histoire de l’Abbaye de Flaran, 7, 8, 9 septembre 2001, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, Flaran, 23, 2003 

LACHIVER Marcel et MANE Perrine, Vins, vignes et vignerons : histoire du vignoble français, Paris, Fayard, 1997 

LACHIVER Marcel et MANE Perrine, Dictionnaire du monde rural : les mots du passé, Paris, Fayard, 1997 

MANE Perrine, Calendriers et techniques agricoles : France-Italie, XIIe-XIIIe siècles, Paris, Le Sycomore, Féodalisme, 1983 

MANE Perrine, Le travail à la campagne au Moyen Âge : étude iconographique, Paris, Picard, 2006 

Le cadre de vie domestique


Au sein du catalogue, on ne possède que de rares témoignages du cadre de la vie domestique, autrement dit de la maison et de son mobilier. Les maisons y sont souvent traitées de façons stéréotypées, qui ne témoignent pas d’une réalité archéologique. Il s’agit de bâtiments assez élancés, présentant des façades étroites à pignon, percées de hautes portes et de petites fenêtres. Ce type architectural est aussi parfois employé pour représenter les églises (Marcadé 90). Il s’agit de l’image simplifiée du bâti dans sa plus large définition.
Il arrive même que la composition de l’image ou les codes iconographiques du moment, poussent les enlumineurs à réduire la demeure à sa plus simple expression : sa porte. Organe essentiel de la maison, elle est un lieu symbolique dans la pensée médiévale, marquant la propriété, le passage, l’ouverture double sur l’espace intérieur et sur celui de la société.
Il n’est pas aisé de comprendre l’organisation générale de la demeure à partir de ces exemples, ni même d’ailleurs à partir des quelques images plus précises. Tout au plus, peut-on deviner au nombre de fenêtres et à leurs formes recherchées, que les parties dévolues à la résidence et à l’apparat sont situées davantage à l’étage qu’au rez-de-chaussée, consacré quant à lui à l’artisanat, au stockage et au commerce. C’est ce que confirme, en partie, l’étude archéologique de la maison médiévale.
Hormis les trônes, réservés aux princes laïcs et de l’Eglise, qui sont représentés dans les scènes bibliques ou historiques, un élément du mobilier domestique ordinaire apparaît tout de même dans quelques vues intérieures de notre catalogue : le lit. Meuble de confort par excellence et par exclusive au Moyen Âge, il abrite le sommeil nocturne et certaines activités diurnes. Il sert en effet de lieu d’apparat d’où les puissants donnent audience et d’où les princes rendent justice. Il a, plus simplement et plus couramment, vocation de divan, de tapis de jeu, etc. Le lit conjugal est béni par le prêtre le soir des noces, avant que ne soit consommé le mariage. Toute personne en bonne santé, quelle que soit sa condition, y dort nue. C’est enfin le lieu de la mort : les gens du Moyen Âge meurent en grande majorité dans leur lit. On peut aussi y préparer sa mort, comme l’illustre une lettrine des Coutumes d’Agen (Ms 0042 Agen (F°55v)) ou s’y faire surprendre par elle (Ms 0730 Bordeaux (F°126v)). On y reçoit enfin les derniers honneurs (Imp 0509 Pau (F°28v)).
À partir du XIIe siècle, dans les demeures aisées, le lit est assorti d’un rideau coulissant sur une tringle, qui assure à la fois l’intimité de celui qui occupe le lit ainsi qu’une obscurité propice à son sommeil. Ce système se perfectionne au cours du temps, pour aboutir à des courtines, tentures qui encerclent le lit pour former une véritable chambre isolant le lit du reste de la pièce. Au XIVe siècle, l’ensemble est complété par un ciel, toit de tissu tendu au-dessus du lit. Ce dispositif ne cesse de se perfectionner jusqu’à aboutir au lit à baldaquin, vers 1490, dont les colonnes (quenouilles) disposées à chaque angle portent les différentes pièces de la tenture.

Notices

Ms 0730 Bordeaux - F°126v : Le tribun Pomponius menacé par Manlius Torquatus
Notice iconographique
Bersuire, Pierre (1290?-1362)

Albums

ms0042_Agen
ms1780_Bordeaux

Les divertissements

Parmi les divertissements de la société médiévale, deux d’entre eux sont illustrés par les manuscrits du catalogue : le jeu de trictrac et la chasse. Tous deux relèvent de pratiques propres aux élites aristocratiques puis bourgeoises, mais ils ne doivent pas minimiser la part croissante des occupations ludiques dans l’ensemble de la société médiévale au cours de la période.

Le jeu

Le jeu par excellence est le jeu d’échecs, mais celui représenté dans cette miniature est le trictrac, ancêtre de l’actuel backgammon, dont la pratique est attestée au Moyen Âge par les sources littéraires, l’iconographie et l’archéologie notamment. Le trictrac est le lointain héritier du jeu romain des douze lignes. Jeu de table, son dispositif matériel se résume à un tablier (plateau) divisé en deux rangées de douze cases, matérialisées par des flèches, quinze pions par joueur et trois dès. L’objectif du joueur est d’introduire ses jetons sur le tablier et de les faire ressortir du jeu le plus rapidement, après leur avoir fait parcourir les vingt-quatre cases.
Comme le jeu d’échecs, le trictrac demeure longtemps pratiqué par les seules élites, avant de gagner d’autres couches de la société. Les tabliers connus par les vestiges archéologiques sont en bois et plaqués en os et en bois de cerf. Les pions découverts en fouilles mesurent entre 2 et 6 cm de diamètre et sont en bois de cerf, en mandibules de bœuf, en défenses d’éléphant ou en canines de morse. Certains portent encore des traces d’une polychromie rouge. Les pions sont souvent sculptés de figures géométriques ou issues de l’iconographie biblique, mythologique ou courtoise.

Comme l’illustre la miniature des Décades de Tite-Live, les deux joueurs sont assis face à face de part et d’autre du tablier, ici posé sur une table. Dans cette image, de façon traditionnelle, chacun des joueurs marque un des deux temps du jeu. L’ambassadeur romain est en train de jouer, sa main déplaçant un pion, tandis que son adversaire l’observe ; cette posture d’observation est accentuée par le geste de la main levée au-dessus du tablier, le doigt tendu. Ici, ce geste d’indication se double d’une signification de commandement : le souverain ordonne l’assassinat des légats romains.

La chasse

Les princes et l’aristocratie médiévale attachent une importance primordiale, une véritable passion à la chasse. Les images illustrant cette activité ne manquent d’ailleurs pas dans les manuscrits, tant dans les miniatures des manuels cynégétiques, que dans les marges à drôleries. Plus précisément, cette iconographie se multiplie à partir du XIIe siècle. Elle consiste alors souvent dans un premier temps en des représentations d’animaux à l’état naturel se faufilant entre les rinceaux des initiales ornées. On trouve également des chasseurs isolés armés d’arcs, dont la présence gagne peu à peu les marges. C’est là et dans les bordures que se répandent ensuite les scénettes dans lesquelles des chiens libres ou tenus par des valets pourchassent gros et petits gibiers (cervidés, lièvres, etc.).
La chasse aristocratique se caractérise par la combinaison de deux composantes complémentaires : la chasse au chien et la chasse à l’oiseau. Dans les deux cas, les chasseurs sont pourvus de montures et sont équipés légèrement, pour se prémunir des intempéries et de la végétation épineuse. Chasseurs, veneurs et valets portent une corne en bandoulière (le cor), dont la pratique et la maîtrise des codes langagiers leur assurent une parfaite communication et la bonne conduite de chacune des phases de la chasse.
La chasse au chien (chasse à courre) consiste en une longue poursuite de la proie dans une zone limitée précisément à la forêt. Depuis le haut Moyen Âge, des étendues étaient réquisitionnées et affectées à la chasse par les princes puis par une plus large aristocratie ; de plus en plus boisées, ces foris (espaces situés « en dehors ») constituèrent un lieu réservé exclusivement à la chasse aristocratique. En principe, la chasse cesse si l’animal sort de cet espace, dans lequel il est coursé par un équipage composé de cavaliers et d’une meute de chiens courants. Fuyant jusqu’à l’épuisement, il finit par interrompre sa course et fait face à ses poursuivants. Il est alors pris par force, c’est-à-dire achevé à l’épée ou à l’épieu.
Les animaux prisés sont par ordre de préférence les cervidés (cerf, chevreuil, daim), le sanglier et l’ours (rare selon les régions). Puis viennent les nuisibles (loup, renard) et le petit gibier (lièvre, lapin), à l’encontre de qui sont employés piégeage et filets.
La chasse à l’oiseau (volerie), ouverte aux femmes, se pratique à découvert, dans des espaces non exclusifs (terres agricoles, bordures de cours d’eau, etc.). Ici, les chiens aident à lever le gibier que les rapaces (faucons dressés) se chargent d’abattre. Les chasseurs sont donc beaucoup plus statiques que dans la chasse aux chiens.

Par analogie avec les préoccupations courtoises, l’objet de la chasse est moins la capture du gibier que sa quête, sa poursuite. La littérature courtoise fait du binôme chien-oiseau un véritable couple et traite du thème de la chasse comme d’une métaphore des rapports homme-femme. L’homme y est associé tantôt au faucon, tantôt à la proie, quand le chien est, au contraire, plus emblématique de la dame.

Notices

Ms 6529 Pau - F°9r : Lapin
Notice iconographique
Gaston III (comte de Foix ; 1331-1391)
Ms 0001-2 Bordeaux - F°236v : Lettrine
Notice iconographique
Ms 0355-1 Bordeaux - F°15 : Scène de jugement ; Arbres ; Lettrine
Notice iconographique
Justinien Ier (empereur de Byzance ; 0482-0565)
Ms 0730 Bordeaux - F°78 : Assassinat des ambassadeurs Romains par les Fidénates
Notice iconographique
Bersuire, Pierre (1290?-1362)

Albums

ms6529_Pau
ms0001-1_Bordeaux
ms0001-2_Bordeaux
ms0355-1_Bordeaux
ms0355-2_Bordeaux
ms0355-3_Bordeaux
ms0730_Bordeaux

Bibliographies

GRANDET Mathieu et GORET Jean-François (Dir.), Échecs et trictrac : Fabrication et usages des jeux de tables au Moyen Âge. Catalogue de l’exposition présentée du 23 juin au 18 novembre 2012 au musée du château de Mayenne, Paris, Errance, 2012 

VERDON Jean, Les loisirs en France au Moyen Âge, Paris, Tallandier, Documents d’histoire, 1980 

VERDON Jean, Le plaisir au Moyen Âge, Paris, Perrin, tempus, 314, 1996 

VERDON Jean, S’amuser au Moyen Âge, Paris, Le Seuil, Points Histoire, 381, 2007 

BORD Lucien-Jean et MUGG Jean-Pierre, Dictionnaire de cynégétique, Paris, Gerfaut/Geuthner, 2004

BORD Lucien-Jean et MUGG Jean-Pierre, La chasse au Moyen Âge : Occident latin, VIe – XVe siècle, Paris, Gerfaut, 2008

BUGNION Jacques, Les chasses médiévales : le brachet, le lévrier, l’épagneul, leur nomenclature, leur métier, leur typologie, Gollion, Infolio, 2005

CHASTEL André (Dir.), Le château, la chasse et la forêt, Bordeaux, Éditions Sud-Ouest, Les cahiers de Commarque, 1990

TILANDER Gunnar, Gaston-Fébus : Livre de Chasse, Karlsham, 1971

FEBUS Gaston, Le Livre de Chasse de Gaston Phébus, Paris, Bibliothèque de l’Image, 2002

Le mariage

Rites et sacrement

Aux XIIe et XIIIe siècles, les quatre premiers conciles de Latran précisent les règles de congruité du mariage et définissent le statut matrimonial. Ils précisent les règles concernant les liens de parenté, prohibant le mariage jusqu’au quatrième degré (arrière-arrière grand-père commun). Ils interdisent le mariage aux clercs ordonnés. Enfin, ils font du mariage un sacrement.
C’est à cette époque que se forme l’essentiel du droit matrimonial. Vers 1140, Gratien consacre une part de son Décret (somme du droit canonique médiéval) au mariage, valorisant notamment l’union charnelle, sans laquelle le mariage ne peut être « parfait ». Il y pose également diverses questions concernant l’âge, la liberté de choix du conjoint, la monogamie, le mariage avec des non-chrétiens, la fidélité conjugale, la procréation, etc.

La cérémonie

Désormais, le mariage nécessite la bénédiction de l’Eglise. La cérémonie du mariage proprement dite est bien connue, notamment à partir du XIIIe siècle, grâce aux illustrations des manuscrits. Ces images témoignent toutefois du quotidien d’une portion aisée de la société et ne donnent ainsi qu’une idée partielle de la réalité.
Les fiancés se rendent à l’église, accompagnés de leurs parents et proches et de musiciens. Chacun est vêtu selon son rang et sa fortune. Il n’y a pas de tenue spécifique ni de couleur prescrite aux mariés, mais certaines régions méridionales manifestent une préférence pour le rouge, réminiscence d’un passé romain.
Au seuil de l’église, le cortège nuptial est accueilli par le curé qui y préside alors la cérémonie. Elle se déroule en général à l’extérieur, sous le porche. De part et d’autre de l’officiant, les époux échangent leur consentement ; chacun leur tour, à la formule Ego, do corpus meum (« Je te donne mon corps. »), l’autre répond Recipio (« Je le reçois. »). L’époux se place traditionnellement à la droite du prêtre, mais le Mariage de la Vierge des Heures à l’usage d’Evreux présente la particularité de situer Marie à la droite de l’officiant ; il faut certainement voir ici une adaptation contextuelle du thème due à la présence de la Vierge, à qui est donnée la place d’honneur.
Après quoi, le prêtre bénit les nouveaux époux, étendant sur eux son étole. Il bénit aussi l’alliance, qu’il remet ensuite à l’époux. Ce dernier passe alors l’anneau nuptial successivement au pouce, à l’index et au majeur de son épouse en disant solennellement Au non du Père, du Fils et du Saint-Esprit, puis il le passe définitivement à son annulaire en concluant par Amen. C’est ce dernier moment de la remise de l’anneau qui est le plus souvent utilisé pour représenter le mariage. Réservé à l’épouse, l’anneau est le symbole de l’union des époux.
Mais, un autre rite peut aussi être employé, qui se retrouve également dans l’iconographie et notamment dans deux enluminures de notre catalogue. Il s’agit de la jonction des mains. Le père de l’épouse puis l’officiant maintiennent les mains des deux époux fortement jointes. Ce rite ancien représente symboliquement le don par un père de sa fille à son époux. Le geste était originellement accompli par le père de la mariée avant que le prêtre ne le remplace, une fois le mariage devenu sacrement.

À partir du XIIe siècle, on trouve trace d’un rituel nuptial complémentaire se déroulant à l’intérieur de l’église et prenant place à la fin de la messe. À proximité d’un autel, l’officiant bénit les mariés agenouillés en récitant un texte de la Bible ouverte sur l’autel, tandis que deux assistants tendent une étoffe blanche au-dessus du couple. Cette habitude semble être tombée en désuétude à la fin du Moyen Âge dans les milieux princiers mais être restée en usage ailleurs.

Punir l’adultère

Le mariage n’est pas que chose privée, mais aussi sacrement de l’Eglise et institution sociale. Les entraves à ses règles constituent donc aussi des outrages condamnés par la société, qui prend en charge les châtiments consécutifs. Il en va ainsi de l’adultère, qui doit être connu de tous. C’est ce dont témoigne une miniature des Coutumes d’Agen (F°39v), dans laquelle le couple adultère est exhibé nu, défilant dans les rues de la ville, soumis aux invectives et aux dérisions de la foule.

Albums

ms0042_Agen
ms0171_Périgueux
ms0730_Bordeaux
ms1780_Bordeaux

Bibliographies

DUBY Georges, Le chevalier, la femme et le prêtre : le mariage dans la France féodale, Paris, Hachette, La force des idées, 1981

GRATIEN, Jean WERCKMEISTER (Trad.), Décret de Gratien, causes 27 à 36 : le mariage, Paris, éd. Du Cerf, Sources canoniques 3, 2011

LE BRAS Gabriel, « Le mariage dans la théologie et le droit de l'Église du XIe au XIIIe siècle », in Cahiers de Civilisation Médiévale, 11e année (n°42), Avril-juin 1968, pp. 191-202 : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ccmed_0007-9731_1968_num_11_42_1444

MOLIN Jean-Baptiste, Le rituel du mariage en France du XIIe au XVIe siècle, Paris, Beauchesne, Théologie historique, 26, 1974

TEYSSOT Josiane (Dir.), Le mariage au Moyen Âge (XIe – XVe siècles). Actes du Colloque de Montferrand du 3 mai 1997, Clermont-Ferrand, Université Blaise-Pascal, 1997

La mort, les morts

Les représentations de la mort au cours du haut Moyen Âge semblent traduire une perception sereine de ce long sommeil préparant à la résurrection. C’est à partir du XIIe siècle que se dessine une vision plus dramatique, plus individuelle et plus immédiate du trépas et du jugement. Cette tendance va s’accentuant à la fin du Moyen Âge, dans la multiplication des thèmes macabres et des cérémonies funéraires, dans les images de corps affligés ou décharnés, dans celles de la mort personnifiée…
Ainsi, on ne s’étonnera pas de trouver l’essentiel des miniatures se rapportant à la mort, dans les manuscrits du catalogue postérieurs au XIIe siècle. Certains épisodes du Nouveau Testament fournissent une première catégorie d’images canoniques, la Crucifixion et la Dormition, qui illustrent la mort du Christ et celle de la Vierge, et le Jugement dernier. À bien y regarder, dans le premier cas il s’agit plus précisément de l’image du sacrifice, de la réalité de la mort et des souffrances du corps qui précèdent le trépas. Le Christ meurt sur la croix pour racheter les péchés de l’humanité, en prévision du Jugement dernier. Dans le second cas, il s’agit de l’illustration du moment qui succède au trépas ainsi que de la commémoration du défunt. Le Jugement Dernier, quant à lui, annonce la fin des temps et la résurrection des morts ainsi que leur jugement par Dieu lors de la Parousie. Il induit une mort conçue comme un long sommeil et promeut le culte des défunts en préparation du Jugement.

Mais, on s’aperçoit qu’au delà de la mort elle-même et des souffrances du trépas, nombre de ces images évoquent les morts. Par effet miroir, elles témoignent donc surtout des vivants et de la vie. Le culte des morts, leur commémoration revient à constituer un échange constant entre les vivants et les morts, à tisser des liens entre le monde d’ici-bas et l’au-delà.
À partir du XIIIe siècle, à côté des représentations sans complaisance de la réalité de la mort, l’enluminure illustre certains thèmes littéraires et moraux tels que le Dit des trois morts et des trois vifs ou les danses macabres. Sur le mode du Memento mori, cette imagerie moralisante encourage les lecteurs à se souvenir de la vanité de leur existence terrestre, quelle que soit leur condition, au regard du jugement divin. On y trouve représentés des vivants confrontés à la fréquentation de la mort ; une mort personnifiée, qui paraît sous forme de squelettes ou sous les traits de transis (cadavres montrant les premiers signes de la putréfaction). Cette iconographie, très présente dans les manuscrits de dévotion privée, prépare les vivants à la mort et traduit les préoccupations individuelles d’une société de la fin du Moyen Âge soucieuse de son salut.
La confrontation avec la mort passe aussi par la préparation matérielle de sa propre mort et la mise en ordre de ses affaires au profit de ses héritiers. C’est ce sur quoi insistent deux miniatures des Coutumes d’Agen. Ici, c’est la réalité quotidienne de la mort qui est donnée à voir au lecteur. Dans un cas, le mourant est allongé dans son lit où il rédige son testament. Dans l’autre cas, un homme moins avisé ou pris par surprise par la mort gît sur son lit sans avoir testé, plaçant sa veuve dans l’embarras.
La fréquentation des morts passe aussi par leur culte. Le rite funèbre tout d’abord se déroule en plusieurs étapes. À sa mort, le défunt bénéficie de rites funéraires domestiques. Cousu dans son linceul (drap de son lit), il est ensuite transporté sur un brancard dans une procession qui le conduit de sa demeure à l’église, où se déroule la célébration funèbre. Puis, à la suite de l’Office des morts, le cortège funéraire gagne le cimetière où une dernière bénédiction, l’absoute (prières récitées par le clergé autour du cercueil), est donnée au défunt.
Le corps du défunt est inhumé à même la terre ou dans un cercueil, couché sur le dos, face tournée vers le ciel, la tête posée sur un oreiller. Son costume dépend de son statut. On distingue les inhumations habillées (gens d’Eglise, nobles ayant pris l’habit avant de mourir, princes rois, gens riches), des inhumations de l’homme ordinaire qui reposait nu sous son linceul. En pratique, encore au XIIIe siècle, le simple laïc emporte parfois dans sa tombe quelques objets profanes.
La commémoration des morts, à travers leur dépouille, est ensuite assurée par les familles elles-mêmes et par les communautés religieuses à la demande des familles aisées. La date de la mort, tient lieu de date anniversaire ; elle figure dans l’obituaire, livre d’enregistrement des morts.

Notices

Ms 0095 Bordeaux - F° 21v : Christ en croix ; Lettrine ; Décor végétal
Notice iconographique
Ms 0730 Bordeaux - F°157 : Les Samnites apportent à Rome le corps de Brutalus Papius
Notice iconographique
Bersuire, Pierre (1290?-1362)

Albums

ms0042_Agen
msAA01_Libourne
ms0509_Pau
G903_AD33
H641_AD33
ms0094_Bordeaux
ms0095_Bordeaux
ms0730_Bordeaux
ms1780_Bordeaux

Bibliographies

ARIES Philippe, Essais sur l’histoire de la mort en Occident du Moyen Âge à nos jours, Paris, Le Seuil, Points Histoire, 1975

ALEXANDRE-BIDON Danièle, La mort au Moyen Âge (XIIIe-XVIe siècles), Paris, Hachette Littératures, La vie quotidienne, 1998

ALEXANDRE-BIDON Danièle et TREFFORT Cécile (Dir.), À réveiller les morts : La mort au quotidien dans l’Occident médiéval, Lyon, Presses Universitaires de Lyon / Association des amis des bibliothèques de Lyon, 1993

SCHMITT Jean-Claude, Les revenants : les vivants et les morts dans la société médiévale, Paris, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1994

TREFFORT Cécile, « Les lanternes des morts : une lumière protectrice ? », Cahiers de recherches médiévales, 2001. En ligne : http://crm.revues.org/393